Rencontre avec Marie-Barbara Le Gonidec et François Gasnault autour du projet "Les Réveillées : ethnographies musicales des territoires français et francophones, 1939-1984"

À l'occasion de la restitution du projet « Les Réveillées : Ethnographies musicales des territoires français et francophones, 1939-1984 » dans l'entrepôt de données de l'EHESS, Didómena, les chercheurs Marie-Barbara Le Gonidec et François Gasnault présentent ces archives exceptionnelles des enquêtes ethnomusicologiques menées dans la France rurale des Trente Glorieuses. En les publiant sur la plateforme Didómena, ce sont près de 40 000 fichiers de documents sonores, graphiques, photographiques et textuels, pour la plupart inédits, qui sont désormais accessibles en ligne.

Rencontre avec Marie-Barbara Le Gonidec, ingénieure d'étude du ministère de la Culture, laboratoire Héritages (UMR 9022, Cergy Paris Université - CNRS - ministère de la Culture) et François Gasnault, conservateur du patrimoine, Laboratoire InVisu (UAR3103, Inha - CNRS)

 

En quoi consiste le projet "Les Réveillées : ethnographies musicales des territoires français et francophones, 1939-1984" et comment est-il né ?

Il consiste, en partenariat avec le Mucem et les Archives nationales qui les conservent et qui en ont assuré la numérisation, à rendre accessibles les matériaux d’enquête, sonores, visuels et textuels, qu’ont accumulés les ethnomusicologues Claudie Marcel-Dubois (1913-1980) et Maguy Pichonnet-Andral (1922-2004). Nous les avons répartis dans 36 « collections » correspondant à autant d’enquêtes de terrain dont la genèse, le déroulement et l’exploitation à chaud sont ainsi reconstitués.

La matrice du projet, conçu en 2016, a été un séminaire du LAHIC sur les sources et l’histoire de l’ethnomusicologie de la France qui s’était tenu les deux années précédentes. Il a confirmé le rôle stratégique de Marcel-Dubois et de Pichonnet-Andral (1922-2004), opérant simultanément au Centre d’ethnologie française, au Musée des arts et traditions populaires (dont elles administraient la phonothèque), et à l’École où elles ont été, à partir de 1961, les premières en France à délivrer une formation à la recherche ethnomusicologique. Au fil des séances, s’est aussi fait jour la nécessité d’approfondir l’évaluation de leur apport comme enquêtrices : on pouvait présumer qu’il était considérable, du fait d’une présence sur le terrain exceptionnelle par sa durée (45 ans), son intensité (pas loin de 100 missions) et son souci d’exhaustivité. Mais elles avaient plus thésaurisé que publié et elles s’étaient montrées peu enclines à faire connaître leurs enregistrements, ce qui avait du reste provoqué des frictions avec les militants associatifs du folk music revival. Il y a cinq ans, ce quasi-embargo n’était plus d’actualité mais il restait à se donner les moyens de prendre une vue d’ensemble du « corpus des musiques ethniques de la France » que les chercheuses avaient expressément voulu constituer.

 

Pour partager ce corpus de près de 40 000 fichiers de documents sonores, graphiques, photographiques et textuels, vous avez eu recours à Didómena, l'entrepôt de données de la recherche en sciences sociales de l'EHESS. Qu'est-ce qui vous a amené à publier ces archives sur cette plate-forme en particulier ?

Le démarrage du projet est antérieur à la décision prise par l’École de se doter d’un entrepôt des données de la recherche. Lauréats d’un appel à projets pour la plate-forme PSL Explore, nous avons d’abord plutôt cherché un hébergeur pour le site de valorisation et pris des contacts avec les responsables d’Huma-Num. Les arrivées de Bruno Zeitoun et de Joachim Dornbusch à la DSI puis la constitution du Pôle Numérique Recherche ont changé la donne : il nous a en effet été proposé de faire des Réveillées un projet-pilote en matière d’humanités numériques à l’Ehess et nous avons vite compris qu’il y avait une volonté réelle et soutenue d’engager une coopération de tous les instants.

La disponibilité, l’esprit de subsidiarité et tout simplement l’ingéniosité de nos collègues ont été particulièrement appréciés quand il s’est agi de vérifier et d’homogénéiser les métadonnées descriptives, qui préexistaient pour les archives sonores et photographiques mais qui avaient été créées, au mieux, dans des environnements logiciels hétérogènes quand il ne s’agissait pas de fiches cartonnées qu’il n’était plus temps de numériser. Il nous faut aussi saluer l’implication, durant cette phase préparatoire, de Florence Neveux, chargée de ressources documentaires au IIAC.

Mais le recours à Didómena s’est aussi imposé parce qu’il procurait à « nos » données l’assurance-vie dont elles ont impérativement besoin. Une de plus à dire vrai puisque les matrices des fichiers numériques des archives d’enquête restent conservées aux Archives nationales et au Mucem, deux institutions patrimoniales légalement tenues de les conserver sans limitation de durée. Mais Didómena lie indissolublement les données aux métadonnées, ce qui préservera leur intelligibilité et leur exploitabilité de façon pérenne, dans des conditions de sécurité informatique optimale. Ultime garantie, il assure leur sauvegarde sur le système Fedora Commons.

 

Pouvez-vous nous détailler les suites qui seront données à ce beau projet ?

La publication dans Didómena constitue une étape essentielle, assez euphorisante à dire vrai, mais ce n’est pas encore le bout du chemin. Mener à bien le projet Les Réveillées suppose maintenant d’ouvrir le site propre – ce sera chose faite au début du mois prochain – et de charger progressivement les contenus rédactionnels qui éditorialiseront les données. Toujours au niveau de chacune des 36 enquêtes retenues, mais aussi en proposant des bouquets d’articles plus courts, donnant accès à des ressources sonores, visuelles ou textuelles sélectionnées en fonction de sujets eux-mêmes distribués entre quatre parcours thématiques : Musiques des territoires, Instruments de musique populaires, Pratiques vocales, Danses et pratiques festives. De quoi nous occuper au moins jusqu’à la fin de l’année.

 

Avez-vous anticipé les usages auxquels se prêteront ces données, maintenant qu'elles deviennent accessibles à toutes et tous ?

Notre persévérance passée et future repose sur la conviction que l’approche scientifique déployée autour des données d’ethnographie musicale correspond aux attentes de plusieurs communautés professionnelles, inégalement proches des cercles académiques.

On s’attend, sans gros risque d’erreur, à ce que le site Les Réveillées soit fréquemment visité par les musiciens, professionnels ou amateurs, qui pratiquent les musiques de tradition orale : ils chercheront et trouveront sans peine des versions inconnues d’airs ou de chants qu’ils ont déjà à leur répertoire, ou mieux encore des inédits, bref de quoi stimuler leur créativité.

Le dialogue sera encore plus nourri avec ceux de ces « musicos » qui ont, eux aussi, une pratique ethnographique consistant dans ce qu’ils appellent des « collectages », ainsi qu’avec les responsables des phonothèques associatives auxquels ils ont confié leurs enregistrements, et qu’on sait très impliqués dans la diffusion et la valorisation, comme Dastum en Bretagne et le Cerdo  en Nouvelle-Aquitaine.

À celles de ces associations qui sont labellisés ethnopôles, comme le CIRDOC , le CMTRA  ou la MPO Bourgogne , nous aimerions d’ailleurs proposer de co-organiser un séminaire nomade pour une analyse sur le temps long de l’observation des pratiques musicales sans écriture, qui remonte en France au moins à 1852, avec le démarrage de l’enquête Fortoul-Ampère, et dont Les Réveillées constituent le « moment ATP ».

Il ne serait par ailleurs pas étonnant que les organologues, qu’ils travaillent dans les musées instrumentaux ou dans les laboratoires de musicologie, s’intéressent de près aux croquis et aux relevés d’instruments comme aux reportages sonores réalisés dans les ateliers de facteurs qui étaient le plus souvent des menuisiers de village. Nous espérons enfin que les spécialistes d’études rurales s’intéresseront au regard que, bien avant Raymond Depardon, le photographe attitré du musée des arts et traditions populaires, Pierre Soulier, a porté sur les intérieurs paysans, en accompagnant Marcel-Dubois et Pichonnet-Andral sur le terrain.
 


Photo : Marie-Barbara Le Gonidec et François Gasnault en novembre 2014, à la Journée d'hommage à J.-M. Guilcher, Centre de recherche bretonne et celtique de l'Université de Brest. © Marc Anthony.

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