Les sciences sociales du religieux en Iran : état des lieux et perspectives de collaboration

Avec une soixantaine de départements de recherche et d’enseignement en sciences sociales, les universités iraniennes, à Téhéran comme en Province, développent aujourd’hui une très vive réflexion sur le fait religieux au sein de la société iranienne contemporaine. Ces travaux, centrés principalement sur les domaines de la sociologie et de l’anthropologie, s’inspirent volontiers des traditions scientifiques occidentales, notamment des écoles françaises (Durkheim, Lévi-Strauss, Aron), introduites en Iran à partir des années 1950. Toutefois, la réflexion scientifique sur le fait religieux est un phénomène relativement récent. Ceci s’explique par l’importance des événements sociopolitiques impliquant la religion – l’islam shi’ite – depuis les années 1970, c'est-à-dire la révolution de 1979, l’avènement de la République islamique (1980) et la guerre contre l’Irak (qualifiée par le pouvoir de « défense sacrée », 1980-1988). Durant toute cette période, la religion était au cœur du projet de société ; après la révolution culturelle des années 1980-1983, la morale et les articles de foi de la religion ont infusé tout le système d'éducation et d’enseignement supérieur. Par conséquent, le fait religieux ne pouvait, théoriquement et pratiquement, être constitué en objet d’étude des sciences humaines et sociales, trop présent, trop brûlant qu’il était pour s’offrir à un regard distancié. À l’université, les thématiques classiques de la recherche en sciences sociales, comme la famille, la ville, la politique, donnaient lieu à un enseignement théorique de qualité mais sans aucune application empirique. Pendant toutes ces années, le bouleversement de la société et le conflit contre le monde extérieur exigeaient certainement davantage d’idéologie et d’activisme que de distanciation et d’analyse critique.

C’est surtout à partir des années 1990, avec la stabilisation politique consécutive à la fin de la guerre, que les sciences sociales, limitées jusque-là à l’enseignement de la méthodologie et des théories classiques, ont commencé à s’appliquer aux problèmes propres à la société iranienne contemporaine, essayant de les analyser selon les résultats des travaux effectués sur d’autres sociétés. Cette démarche suscita une vague de traductions d’ouvrages majeurs des sciences sociales étrangères (M. Weber, G. Simmel, P. Bourdieu, M. Foucault, A. Giddens, E. Morin, M. Augé, B. Malinowski, M. Mead, R. Park, O. Lewis, etc.). Les premières thématiques abordées avec ce nouveau regard relevaient surtout de problèmes sociaux comme l’hyper-croissance urbaine, les déplacements de populations, et de divers phénomènes qualifiés de « pathologies sociales » comme la pauvreté, la toxicomanie, la prostitution ; on procédait aussi à l’étude des sociétés nomades ou des folklores régionaux, considérés comme des vestiges d’un passé précieux à mettre en valeur ou comme une forme d’identité originelle à préserver.

Il aura fallu attendre encore plusieurs années pour que le fait religieux, devenu moins omniprésent, soit pris en charge par des chercheurs en sciences sociales ; les points de vue s’étaient alors multipliés, les aspirations sociétales diversifiées, et une distance critique s’était mise en place, tout cela rendu possible aussi par un passage de génération. En somme, c’est seulement depuis 2010 que le fait religieux puisse discuter avec les moyens des sciences sociales, et non plus seulement dans le langage idéologique et essentialiste des intellectuels et des religieux eux-mêmes. Cette distanciation, qui a concerné toute la société, a ouvert la voie à des remises en question de la place, du rôle et de la définition même de la religion au sein de l’université publique non religieuse. Fait remarquable, ce nouveau regard croise une tendance émergente des maîtres et étudiants des séminaires religieux (hozeh) à s’intéresser aux faits sociaux. Ces deux courants peuvent alors entrer en débat autour de la religion en tant que fait social d’un côté, de la société en tant que fait religieux de l’autre.

On compte aujourd’hui en Iran près de 40.000 étudiants en sciences sociales (de la licence au doctorat) et autour de 2000 chercheurs et enseignants, répartis dans soixante-trois universités, écoles et instituts de recherche. Au sein de l’important Iranien Sociological Association, le groupe des sociologues de la religion, avec cinquante-sept membres chercheurs et enseignants, constitue le plus actif des cinquante-deux groupes spécialisés. On assiste en parallèle à une effervescence de travaux d’étudiants, tous niveaux confondus, ciblant le religieux, directement ou indirectement, comme un facteur incontournable dans une analyse anthropologique ou sociologique. De nombreux débats se développent autour de la définition du phénomène religieux : la distinction entre la religion, le religieux, la religiosité, la croyance, ainsi que la division entre religion populaire, religion coutumière et religion institutionnelle ou officielle, donnent lieu, de manière quasi-quotidienne, à de nouveaux concepts et néologismes. À titre d’exemple, ces sujets de travaux universitaires illustreront les préoccupations actuelles de la recherche iranienne : « Lecture sociologique d’établissement des universités religieuses après la révolution. Le cas de l’Université de l’Imam Sâdiq » ; « Discussion sur les obstacles à la croissance d’une sociologie de la religion en Iran » ; « La sociologie de la religion au miroir du système éducatif iranien » ; « Étude comparative des interactions entre le clergé et le marché, avant et après la révolution 1979 » ; « Le calendrier postrévolutionnaire. Une sacralisation du temps » ; « Sociologie du clergé » ; « Le gouvernement et la crise identitaire de la religion dans la société iranienne » ; etc.  

Quelques événements récents aussi méritent d’être mentionnés. Le Congrès national des études en sciences sociales du religieux, tenu en avril 2015 à l’université de Téhéran, a réuni pendant trois jours quatre-vingts présentations de recherches effectuées dans vingt-deux universités iraniennes. Un colloque titré « Le lien entre la mystique et la sociologie de la religion dans le contexte culturel de l’Iran » s’est également tenu il y a quelques mois à l’université de Téhéran. Mentionnons enfin la parution de la revue Les études des sciences sociales de la religion, depuis 2012 aux éditions de l’Université de Téhéran.       
La fraîcheur des réflexions menées sur la religion en tant que fait social, mais aussi et surtout les résultats des recherches empiriques sur une société où le fait religieux, dans toutes ses dimensions – privée et publique, spirituelle et judiciaire, ésotérique (bâtin) et exotérique (zâhir) –, est si vivace, représentent aujourd’hui une opportunité exceptionnelle d’échanges scientifiques avec les sociologues et anthropologues iraniens. Nourris des grands textes de sciences sociales, formés aux méthodes des différentes écoles, ils respirent, pourrait-on dire, la même atmosphère théorique que nous. Ces échanges pourraient sans doute apporter aux chercheurs iraniens une ouverture, de nouveaux regards et de nouvelles analyses critiques dont ils ressentent le besoin ; ils nous permettraient tout aussi sûrement d’affiner notre regard sur le phénomène religieux en Iran contemporain. Ils pourraient surtout susciter, des deux côtés, des réflexions nouvelles, en croisant des faits sociaux et religieux tirés de terrains aux conditions presque inverses : l’un marqué par l’omniprésence publique du religieux et le pouvoir politique des religieux ; l’autre, par le régime de la laïcité et le relatif effacement du religieux dans l’espace public. Des relations scientifiques soutenues permettraient donc aux deux communautés de chercheurs de mettre leurs analyses respectives à l’épreuve d’autres regards et d’autres terrains, mais aussi de sortir du schéma centre-périphérie pour établir un dialogue entre les sciences sociales du religieux, une « anthropologie réciproque » ou « en alternance » (expressions empruntées à A. Raulin). 

Au sein du CéSor, nous avons fait plusieurs pas important vers un tel dialogue. Sabrina Mervin et moi-même, en collaboration avec Sara Shari’ati de l’Université de Téhéran, avons organisé en mars 2015 une table ronde intitulée « Le fait religieux en Iran », rassemblant des chercheurs français sur l’Iran et des chercheurs iraniens de l’Université de Téhéran ; ses actes donneront lieu bientôt à un numéro thématique des Archives des Sciences Sociales des Religions. Parallèlement, le projet d’une traduction partielle du Dictionnaire des faits religieux en persan, pour une diffusion en Iran, suit son cours. Enfin, tout récemment, le CéSor a invité Sedigheh Yaghoobi, doctorante iranienne boursière de l’Université de Téhéran. Son travail porte sur la formation du « soi » moderne dans l'Iran postrévolutionnaire, un « soi » qu’elle considère comme le résultat hybride de l’enseignement religieux idéologisé et d’une société civile de plus en plus mondialisée, se définissant aussi au miroir de l’ « autre », l’Occident, l’Europe et la France en particulier. Ce sujet se prête tout particulièrement à la comparaison et à l’échange.
Suite à ces premiers liens, le CéSor envisage, au cours des années à venir, de renforcer sa coopération scientifique avec l’Université iranienne dans un cadre plus institutionnalisé, pour le plus grand intérêt de nos collègues iraniens et de nos propres chercheur.e.s. 
 
Sepideh Parsapajouh  

Sociologie et sciences politiques Religieux Iranien (monde)

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