Sur l’histoire des sciences sociales du religieux

Jérôme Bosch

L’histoire des sciences sociales du religieux est de fait inhérente à l’enseignement de chacune de leurs disciplines. Point de bon manuel de sociologie, d’histoire ou d’anthropologie des religions qui ne fasse défiler précurseurs, fondateurs et successeurs aux côtés des « ismes » qui fixent les paradigmes successifs.

Pourtant, l’appropriation problématique de l’objet religieux au sein de la sociologie ainsi que les échanges et porosités que ce dernier suscite entre les sciences de la culture invitent à la réflexion épistémologique. La conjoncture actuelle de commémorations comme le centenaire des Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim en 2012 ou l’anniversaire de la création de l’EHESS en 2015 et la disparition récente des fondateurs des Archives de sciences sociales des religions (Jacques Maître en 2013, Émile Poulat en 2014), poussent en outre à un regard rétrospectif sur les figures qui forment un héritage. La perspective de regroupement à terme des savoirs et institutions de notre domaine sur le site du Campus Condorcet avec son Grand Équipement Documentaire incite pour finir à l’engagement d’actions concrètes de sauvegarde des archives de recherche et fonds de bibliothèques.

Face à ces questions et échéances, le CéSor a pris l’initiative de définir un axe de travail explicitement dédié à l’histoire des savoirs et disciplines qui depuis le XIXe siècle se sont forgés autour du fait religieux. Au centre de cet axe se trouve l’épopée du Groupe de sociologie des religions, jeune équipe de recherche au sein du Centre d’études sociologiques du CNRS qui dans les années 1950 a refondé la « sociologie religieuse » dans la droite ligne du projet durkheimien. En ces années d’après-guerre et de modernisation du pays, rien pourtant ne destinait la sociologie à se faire l’agent de la réintégration de l’objet religieux dans les sciences sociales. Certes Durkheim avait défini la religion comme matrice culturelle des sociétés, mais la séparation des Églises et de l’État ainsi que la fin imminente des confessions auguraient mal d’un tel projet. Le regard rétrospectif à base d’archives semble de nature à expliquer le fait que, partie d’une poignée marginale de chercheurs, la sociologie des religions soit aujourd’hui une des armatures, avec l’histoire et l’anthropologie, de deux laboratoires actifs (GSRL à l’EPHE et CéSor à l’EHESS) associés à la revue Archives de sciences sociales des religions. L’influence des « chrétiens de gauche » dans la haute administration de la Reconstruction, la reconversion savante de clercs en rupture de ban, la refondation disciplinaire autour de Max Weber, forment les ingrédients d’une dynamique ininterrompue d’enquêtes sur les formes religieuses dans le monde. Mouvement qui résistera aux diverses remises en cause de l’objet et dont les successeurs assureront la transmission au moment où, à partir des années 1990, la question religieuse refait surface dans l’espace public.

Le recueil et le classement des fonds du GSR dans la perspective Condorcet s’inscrit donc dans une entreprise collective de « biographies croisées » de ses pionniers (Le Bras, Desroche, Isambert, Poulat, Maître, Séguy). Initiative expérimentale qui met à l’épreuve tant les relations variables entre biographes et biographiés que le rapport aux sources et aux temps d’hier et d’aujourd’hui. Une rubrique spéciale du site électronique de la revue Archives accompagne ce travail.

À cet atelier lancé en 2014, sont associées diverses initiatives mémorielles et réflexives qui concernent les disciplines, les courants et les figures du domaine élargi dessiné par le Dictionnaire des faits religieux (2010). On en trouve les premiers échos dans la rubrique « Atelier des sciences sociales du religieux » du Bulletin bibliographique des Archives et dans certains dossiers thématiques de la revue : sur les parcours de l’anthropologue Vittorio Lanternari (1918-2010), des philosophes Leszlek Kolakowski (1927-2009), Edmond Ortigues (1917-2005), sur l’enquête « pèlerinages » pilotée par l’historien Alphonse Dupront (1905-1990), sur la Fable mystique de Michel de Certeau (1925-1986).

Outre ces publications au fil des rubriques, un début de séminaire s’installe sur le thème généalogique, avec pour l’année 2015-2016 quelques premières séances : sur Serge Bonnet (1924-) et la « religion populaire », sur les relations entre Roger Bastide (1898-1974) et Henri Desroche (1914-1994). Un projet d’élargissement est à l’étude pour les années à venir.

Cet axe de travail mobilise notamment Matthieu Béra, Céline Béraud, Jean-François Bert, Stefania Capone, Guillaume Cuchet, Pierre-Antoine Fabre, Frédéric Gugelot, Danièle Hervieu-Léger, Dominique Iogna-Prat, Dominique Julia, Claude Langlois, André Mary, Brigitte Mazon, Denis Pelletier, Yann Potin, Yvon Tranvouez, François Trémolières, Isabelle Weiland. D’autres enseignants-chercheurs, statutaires ou doctorants, sont invités à le rejoindre et peuvent soumettre d’ores et déjà leur projet à Pierre Lassave qui coordonne l’axe.

Contact

pierre.lassave@orange.fr

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Chercheur(s):
Pierre Lassave