Pour une histoire transnationale du kémalisme dans l’espace post-ottoman hors Turquie

Organisateurs : Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC – EHESS), avec le soutien de l'ANR Transtur & Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM – EHESS).

Date limite de l’appel à contribution : 30-06-2011.
Lieu et date de la journée d’étude : EHESS (Paris), 08/09-12-2011.

Le CETOBAC et l’IISMM lancent l’appel à la participation pour la journée d’étude « Pour une histoire transnationale du kémalisme dans l’espace post-ottoman hors Turquie» prévue pour les 8 et 9 décembre 2011. La journée, ouverte aux spécialistes des aires turque, balkanique, du Machrek et du Maghreb, aurait pour objectif d’analyser a travers la méthode de l’histoire transnationale les mécanismes de réception, adaptation et transformation du kémalisme hors des frontières de la République de Turquie dans l’espace post-ottoman. Veuillez envoyer un résumé de 350 mots et un CV à Fabio Giomi (transkemalisme2011@gmail.com) avant le 30 juin 2011.

Le kémalisme hors Turquie : état de l’art

Avant de recevoir une codification explicite au milieu des années trente, le kémalisme a constitué un produit très discuté sur le marché idéologique de l’entre-deux-guerres. Développées à partir de plusieurs références politiques, diluées et corrigées par une bonne dose de pragmatisme et de realpolitik, l’idéologie et les pratiques élaborées par l’entourage intellectuel et bureaucratique de Mustafa Kemal ont fait l’objet de débats et de contestations partout dans le monde, de l’Amérique latine à la Chine, de l’Europe au Maghreb. Traditionnellement présenté selon les « six flèches » (altı ok), ainsi qu’ont été appelés ses principes fondamentaux – républicanisme, populisme, laïcisme, révolutionnarisme, nationalisme et étatisme – l’idéologie kémaliste promue par la jeune république turque a offert un modèle de transformation sociale au cœur géographique et symbolique de l’ex-Empire ottoman, sans passer par l’expérience coloniale.

À l’occasion de la table ronde organisée par le Groupe d’études sur la Turquie Contemporaine (GETC) de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) en 1984, un groupe de spécialistes a tenté une première reconnaissance des mécanismes de circulation, hors des frontières de la République de Turquie, du kémalisme en tant qu’idéologie et pratique politique. Cette rencontre a abouti, trois ans plus tard, à une publication collective dirigée par İskender Gökalp et François Georgeon, intitulée « Kémalisme et monde musulman » (Cahiers du GETC, 3/1987). Le volume, sans prétention d'exhaustivité, proposait une série d'études de cas relatives au monde musulman – Algérie, Egypte, Syrie, Iraq, Iran, Inde musulmane, Malaisie, musulmans de l’Union soviétique – et lassait ouverte une série de pistes de recherche très stimulantes qui peuvent nous servir de point de départ. Par la suite, plusieurs autres spécialistes – tels W. Höpken, K. Manchev, E. Doynichova, D. Dalilov et Mila Mancheva, si on se limite à l’espace balkanique – ont abordé directement ou indirectement le sujet, contribuant à tracer ce que François Georgeon a appelé une « géographie du kémalisme » en dehors de Turquie.

 

L’espace post-ottoman dans l’entre-deux-guerres : convergences et divergences

L’espace post-ottoman, qui embrasse des paysages sociopolitiques extraordinairement différents, représente pour le chercheur un laboratoire exceptionnel. Cette immense région, qui s’étend au carrefour de trois continents – des Balkans à la Mésopotamie, de la Mer Noire au Maghreb – présente des temporalités et des modalités d’intégration politique, économique et culturelle à l’Empire ottoman extrêmement diversifiées. Bien que les historiographies des différents États issues de cet Empire l’ont souvent sous-estimée, Istanbul a gardé une place importante dans ses ex-domaines, exerçant une certaine influence sur les politiques intérieure et extérieure, la vie intellectuelle, la mode vestimentaire et les coutumes. Avec la fin du « joug turc », les réseaux de commerçants, d’intellectuels, d’artistes, d’administrateurs, de fonctionnaires religieux et de soufis ne se sont pas totalement évanouis, mais ils se sont plutôt réadaptées à la nouvelle configuration politique internationale.

Mais les facteurs géopolitiques, ethno-nationaux, confessionnels et sociaux (classe, genre) ont eu des conséquences sur les perceptions des transformations sociales en cours en Turquie dans les années 1920-1930. Quel impact a eu le kémalisme sur les élites des États post-ottomans et sur les acteurs de la société civile ? Comment la reformulation des rapports entre État et religion, sanctionné en 1924 par l’abolition du califat, a-t-elle affecté le position sociale des acteurs religieux et de l’intelligentsia? La condition minoritaire – soit musulmane, soit turcophone – a-t-elle influencé la réception et la réappropriation du kémalisme ? Quelles attentes ou appréhensions ont suscité les « réformes par le haut », par exemple dans le domaine de la justice, des modes vestimentaires et dans la répartition des rôles de genre ? Peut-on, en somme, parler d’une « domestication » du kémalisme hors de Turquie ?

Une perspective transnationale

Il est bien entendu que le kémalisme dans les années vingt et trente était loin d’être la seule référence politique dotée d’appeal international. Sur le marché idéologique de l’entre-deux-guerres se trouvaient une multitude de produits en compétition, qui offraient différentes formules de changement, d’organisation et d’« émancipation » – de la nation opprimée par les puissances impérialistes, de l’oumma face aux ennemis de l’islam, du prolétariat exploité par le capital, ou encore de la femme par rapport au système patriarcal. En effet, différents modèles politiques étaient susceptibles d’interférer, comme sources d’inspiration ou de critiques globales : la Russie soviétique, l’Italie de Mussolini, le Japon de l’ère Meiji, l’Allemagne nazie, sans compter les expériences proposées par les démocraties libérales comme la France et la Grande Bretagne. Des mouvements transnationaux très différents – communistes, féministes, modernistes islamiques, néo-traditionalistes – tissaient enfin leurs propres réseaux à travers les frontières nouvellement établies des États, et développaient leurs propres institutions et arènes de discussion dans une dialectique d’opposition et d’imitation réciproque. Au reste, le kémalisme, souvent représenté comme un produit original et spécifique à la République de Turquie, s’est développé lui aussi au prisme d’interactions qui transcendaient les confins nationaux et linguistiques.

La perspective transnationale, focalisée sur l’étude de la circulation d’hommes, d’idées, des biens et des savoir-faire et ainsi attentive aux réseaux à travers lesquels ces interactions ont été rendues possibles, se révèle l’approche le plus adéquate pour ce genre de recherche. Il s’agira donc d’essayer de comprendre qui utilise la référence au kémalisme où aux réformes gouvernementales pensées et menées en Turquie, sous quelle forme, dans quelles circonstances et dans quels buts. Pour cela il faudra mettre en évidence les vecteurs, les lieux et les modalités de ces transferts qui peuvent emprunter des chemins complexes et indirects. Il s’agit en définitive de « transnationaliser le kémalisme » et de contribuer à l’écriture d’une histoire non confinée aux différentes narrations nationales mais aussi capable de prendre en compte les connections et les réseaux qui n’obéissent pas aux frontières imposées par les cartes politiques.


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