Que racontent les statues ?

Le soir du 10 juin 2020, à Richmond, capitale de la Virginie, une foule accroche des cordes aux jambes d’une grande statue de bronze de plus de deux mètres de haut et l’abat de son piédestal. L’objet représentait Jefferson Davis, président de la Confédération pendant la guerre de Sécession – le groupe de onze États du Sud qui ont mené de 1861 à 1865 une guerre meurtrière pour le maintien à tout prix de l’esclavage. Les manifestants, eux, étaient mobilisés dans le mouvement, d’une ampleur sans équivalent depuis le Mouvement des droits civiques, qui a surgi à travers le pays suite à la mort violente, par asphyxie, infligée par une patrouille de police de Minneapolis à George Floyd, quadragénaire noir devenu symbole des nombreuses morts noires aux mains de policiers très majoritairement blancs, désormais équipés militairement, et presque jamais sanctionnés pour ces morts.

Pourquoi cette manifestation, comme d’autres à travers le pays, s’en est-elle pris à une statue plus que centenaire alors qu’elle réclame, prioritairement, une réforme en profondeur du système policier américain pour en éradiquer les biais racistes systémiques ? L’analyse du cas états-unien ici peut permettre de comprendre la place des monuments dans l’espace public, le rôle qu’ils y jouent, et surtout pourquoi, dans un contexte politique donné, ces statues se mettent à parler. Si chaque pays à sa propre histoire, il n’est jamais isolé des autres, avec qui il a en partage, notamment, le sens de ce que sont des monuments publics. En Europe aussi les débats autour des statues ressurgissent et prennent de l’ampleur ces dernières semaines : la statue d’un marchand ayant fait fortune dans le commerce d’esclaves jetée à la mer à Bristol en Angleterre ; les statues de Léopold II, roi des Belges responsable d’un régime d’esclavage particulièrement meurtrier au Congo à la fin du XIXe siècle, visées et dont le démantèlement est en voie ; mais aussi des statues de Victor Schœlcher, figure pourtant très différente des deux précédents, attaquées en Martinique le 22 mai 2020. Ici, le cas états-unien des statues confédérées peut nous éclairer.

Dans un rapport publié en 2016, le Southern Poverty Law Center, une ONG fondée par le Mouvement des droits civiques, a dénombré et cartographié près de 800 statues, parmi quelques 1 700 monuments à la Confédération (la majorité sont intangibles, comme des noms de rues, d’écoles ou de bases militaires). Mais la conscience de cette omniprésence, concentrée mais pas cantonnée dans le Sud, ne s’est faite avec force qu’en 2015, avec l’attentat terroriste contre une église noire à Charleston en 2015, par un jeune Blanc qui s’est consciemment paré des symboles de la Confédération et a déclaré vouloir déclencher « une guerre des races ». Ce n’est pas à dire que les signes du Sud sécessionniste, et notamment le drapeau, n’étaient pas un problème politique avant ce moment, bien au contraire. Mais pour une grande partie des Américains c’était un enjeu abstrait, éloigné de leur vie immédiate. L’attentat de Charleston, survenu alors que le mouvement Black Lives Matter mobilisait les énergies en réponse à la mort de Michael Brown, tué par balles à Ferguson l’année d’avant par un policier blanc, est venu cristalliser au niveau national les marqueurs de la Confédération comme les symboles du racisme systémique que les États-Unis avaient échoué à éradiquer – ou refusé de le faire. L’attentat est venu lier fortement, dans la conscience publique, le scandale des nombreuses morts violentes noires rarement punies à l’exhibition ostentatoire des symboles des sécessionnistes.

Charlottesville, en août 2017, est un moment d’incandescence de cette prise de conscience politique. Alors qu’une statue du général Robert Lee, ancien commandant des armées de Virginie pendant la guerre, est menacée de démantèlement, des groupes suprémacistes blancs, lourdement armés, décident de venir « défendre » la statue, dans une manifestation mélangeant les symboles d’extrême-droite (parade aux flambeaux comme le Ku Klux Klan d’antan, croix gammées) aux drapeaux dits « confédérés ». La mort violente d’une contre-manifestante, Heather Heyer, tuée par la voiture-bélier d’un suprémaciste blanc, est venue confirmer aux yeux de beaucoup que la statue de Lee n’était pas qu’un simple héritage patrimonial, au pied duquel on pouvait continuer à pique-niquer sans lui jeter un second coup d’œil.

Ce que l’événement de Charlottesville a révélé – dramatiquement –, c’est que la statue n’était pas neutre. Elle avait été érigée, comme des centaines d’autres des années 1890 aux années 1920, précisément pour s’emparer de l’espace public et y inscrire, littéralement dans la pierre, des valeurs civiques dominantes. L’inauguration, en 1924, en explicitait le sens sans ambiguïté : érigée en bordure d’un quartier noir, elle y affirmait un ordre racial hiérarchisé, affirmé par le discours dédicataire du président de l’Université de Virginie et renforcée par une parade du Ku Klux Klan. Ce monument servait à affirmer un ordre politique, à l’aboutissement d’un long mouvement où les Noirs américains se sont vus de plus en plus exclus de l’espace public pour y déployer leurs propres rituels civiques, commémorant l’abolition de l’esclavage et les progrès arrachés pendant la Reconstruction.

Ce que beaucoup d’Américains découvrent à Charlottesville en 2017, c’est que tout espoir que les statues avaient perdu cette force symbolique avec le Mouvement des droits civiques dans les années 1950 et 1960 était illusoire. Au contraire, le « respect de l’héritage sudiste » a servi aux républicains à capter l’électorat qui refusait la fin de la ségrégation (la « stratégie sudiste » de Nixon et ses successeurs). L’importance idéologique de la symbolique sécessionniste se constate bien dans les lois passées entre 2004 et 2017 dans cinq États du Sud pour empêcher l’enlèvement (ou même la contextualisation) de tout monument confédéré – raison pour laquelle la statue de Lee est toujours debout à Charlottesville. Depuis 2017, cependant, les choses ont évolué : La Nouvelle-Orléans et Baltimore ont déboulonné leurs principaux monuments confédérés. En tout, une centaine de statues ont été descendues de leurs piédestaux dans le pays. Et depuis trois semaines, le mouvement s’accélère : la Virginie, qui a abrogé sa loi de protection des statues, prépare certains démantèlements à Richmond, où toute une avenue est dédiée à de tels monuments. Le Kentucky vient d’annoncer que la statue de Jefferson Davis, qui a présidé la Confédération, serait déménagée de son Capitole.

Que racontent ces statues ? Elles ne disent pas l’Histoire. Loin d’être des monuments pleurant les morts, elles magnifient des généraux et soldats héroïques, et effacent volontairement la cause pour laquelle ils se sont battus – le maintien de l’esclavage. L’Histoire, celle écrite par les historiens, a entièrement réfuté une telle vision de la guerre de Sécession – relecture idéologique construite sciemment dès les lendemains du conflit sous le nom de « Cause perdue ». Elles sont le signe d’une autre histoire, celle de l’imposition d’une ségrégation raciale inégalitaire dans toute une portion du pays pendant des décennies.

Dans ces conditions, que faire de ces statues ? Les démonter ? Les laisser en place en les contextualisant par d’autres marqueurs (plaques, monuments conjoints…) ? Les laisser en l’état ? À ces questions-là, l’historien ne peut répondre – c’est aux citoyens de s’emparer du débat, car il est politique. Ce que le cas si exemplaire des statues confédérées américaines nous apprend, c’est que ces monuments ne sont pas porteurs d’un enseignement de l’Histoire, mais sont le signe de valeurs civiques inscrites dans l’espace public. Ils sont un choix, fait à un moment donné, d’ériger un épisode ou personnage historique en exemple (positif ou négatif), tout en gravant littéralement dans la pierre l’interprétation qu’on veut en donner. Et cette signification doit plus aux raisons de l’installation du monument qu’à la vérité historique du personnage ou l’épisode représenté.

Les historiens peuvent éclairer de tels débats, mais ils ne sauraient les trancher « en experts ». Dans un pays démocratique, il est légitime de pouvoir remettre en cause, dans un débat contradictoire, tout symbole civique qui viendrait à répugner à la société. Quel que soit le choix fait pour chacune de ces statues, la relégation au musée ne serait pas un effacement de l’Histoire, simplement l’affirmation de valeurs civiques actuelles. Ce qui importe, c’est de savoir si ces valeurs mises en avant reflètent celles du corps citoyen dans son entier, ou celles d’une minorité qui les auraient imposées.

 

Pour en savoir plus :

À retrouver dans le Carnet de l'EHESS : perspectives sur l'après-George Floyd :

On en parle dans les médias :

Retrouvez l'intégralité des chercheurs et chercheuses de l'EHESS dans la revue de presse Regards de l'EHESS : l'Amérique fracturée ?.

 

 

A propos de l'auteur: 

Nicolas Barreyre est maître de conférences en Histoire à l'EHESS. Son travail actuel porte sur l'organisation et les formes de l'État américain au XIXe siècle, et s'intéresse notamment aux effets institutionnels de l'économie politique, et aux liens qu'elle tisse entre les citoyens et l'appareil d'État.