Éloge de la distanciation sociale

Le 28 avril 2020, lors de son allocution devant l’Assemblée nationale sur les possibilités de déconfinement, le Premier ministre Édouard Philippe a évoqué les gestes de « distanciation physique » devant se mettre en place entre les personnes en activité ou en déplacement, reprenant ainsi la terminologie utilisée depuis quelques jours par le ministère de la Santé. Beaucoup s’interrogent sur les expressions qualifiant les gestes barrières ou le confinement et jugent parfois ce terme plus approprié que celle de distanciation sociale à l’honneur depuis le début de la crise du Covid-19, en particulier dans les pays anglo-saxons.

Distance ou distanciation sociale, le terme est ambigu et pourrait passer pour un oxymore. Pourtant, cette ambivalence est fondamentale. Elle a le mérite d’illustrer les relations entre les animaux sociaux que sont les êtres humains et s’avère à la réflexion bien plus riche que la bête distance physique ou géographique. Je vais l’illustrer par quelques exemples, en m’appuyant sur les analyses épidémiologiques, de la proxémie et des relations de proximité.

C’est en 1918, lors de la pandémie de grippe espagnole, que le médecin Max Starkloff a défini puis mis en œuvre le principe de « social distancing », que nous traduisons maintenant par distance ou distanciation sociale. Cette méthode, qui ne fait que reprendre et systématiser des pratiques beaucoup plus anciennes, interdisant notamment les rassemblements de plus de vingt personnes, a été appliquée à diverses reprises dans des cas d’épidémie. Des études menées dans la ville de Sydney estiment que ces mesures ont permis de sauver de 100 000 et 260 000 vies en 1919, si bien que l’on en déduit qu’elles jouent un rôle majeur dans la réduction de l’impact de l’épidémie en termes de santé publique. D’autres travaux, réalisés sur la base de simulations, suggèrent toutefois qu’une distanciation sociale, aussi sévère soit-elle, n’est opérante que face à des épidémies pas trop virulentes, et que rien ne remplace l’efficacité de la vaccination dès que le facteur de propagation devient trop important.

Faisons d’abord un sort à la distance physique sous sa forme la plus simple, qui est celle de la proximité géographique, abondamment étudiée et documentée par les travaux sur les relations de proximité. Dans le cas de la pandémie du coronavirus, comme dans bien d’autres situations, on peut faire le constat simple qu’une forte proximité géographique favorise la diffusion du virus et l’infestation des personnes, par contact physique direct (toux, éternuements, postillons…) et indirect (toucher une surface contaminée), ou par transmission aérienne. C’est la raison pour laquelle est prônée, suite aux grandes épidémies du XXe siècle, l’instauration d’une distanciation sociale, qui prend des formes diverses et repose sur des techniques plus ou moins radicales, dont certaines nous sont familières depuis le Moyen Age : port de masques, isolement des malades identifiés, mise en quarantaine, fermeture des écoles, interdiction des rassemblement culturels, sportifs ou religieux, confinement total de la population, interdiction absolue de sortir de son lieu de vie… Autant de gestes ou de mesures qui peuvent se combiner et dont l’objectif est de nous éviter de subir cette proximité géographique mortifère.

L’instauration de ces règles, et en particulier de la plus extrême, le confinement, est loin de relever du seul domaine technique ou physique et porte un contenu social et institutionnel très fort. En attestent, par exemple, les différences en la matière entre des pays comme la Suède, qui n’a décidé aucun confinement, et l’Italie, où les règles sont très strictes. Ou, de manière plus virulente, aux États-Unis, les manifestations des partisans du déconfinement qui demandent, à l’instigation de Donald Trump, un retour à une situation de liberté de circulation des personnes en arguant d’entraves à leurs droits fondamentaux. Évidemment, les considérations économiques ne sont pas étrangères à ces différences, l’instauration de l’isolement ou des gestes barrières constituant clairement un frein puissant à l’activité productive et commerciale. Mais elle vient également impacter fortement nos modes de vie, remet en cause beaucoup d’habitudes et de pratiques personnelles ou professionnelles, et pose de nombreuses questions sur la vie en société et les relations entre personnes.

La première concerne les entraves ou la privation de contact physique, qui possèdent une dimension sociale dépassant la simple physiologie. Les études de la proxémie, développées par l’anthropologue culturel Edward Hall en 1966 et les géographes Moles et Rohmer en 1978, nous permettent de comprendre que derrière la distance physique se cache le contact social, dont la limitation vient impacter la zone de confort entourant l’individu. Chaque personne possède autour d’elle une surface, sorte de bulle qui constitue une zone émotionnellement forte ou encore un périmètre de sécurité individuel. Sa dimension varie selon les cultures, mais recoupe quatre zones d’ampleur croissante. La distance intime, qui s’accompagne d’une grande implication physique et d’un échange sensoriel élevé, est utilisée pour embrasser, toucher, c’est celle de l’amour. La distance personnelle correspond aux conversations particulières et aux interactions entre amis ou membres d’une même famille. La distance sociale, qui concerne les interactions avec amis et collègues, s’applique particulièrement bien dans le cadre du travail. Enfin, la distance publique s’impose quand on parle à des groupes. Il résulte, de ces différentes distances, l’existence de territoires de l’individu, qui se définissent en fonction du type d’interactions et des relations qu’il pratique et correspondent au territoire de l’animal social qu’est l’être humain. On la constate également dans les sociétés animales, et certaines espèces vont jusqu’à pratiquer la « timidité » des arbres, qui implique un écart entre leurs cimes.

Cette zone de contact se voit évidemment très fortement influencée à la fois par les gestes techniques et la peur du contact provoquée par l’incontestable dimension spatiale de la diffusion de la pandémie. Ainsi, le travail en co-présence, le coworking, tel qu’on aime le pratiquer dans les open spaces, devient dangereux et prohibé, alors même que les interactions de face-à-face, recommandées pour la co-création des connaissances, des idées ou la diffusion des innovations, sont coupées ou rendues impossibles. Une grande partie des avantages de la co-localisation des innovateurs ou des ingénieurs se voit ainsi réduite à néant et l’on doit repenser les aménagements intérieurs des lieux de travail. Il en va de même évidemment de tous les laboratoires d’invention comme les living labs ou les fab labs, qui reposent sur le regroupement de personnes en un même lieu, l’échange de face-à-face, la manipulation commune d’objets techniques et les interventions conjointes sur un même processus, etc. Ou encore des tiers lieux, qui mélangent techniciens et utilisateurs profanes dans l’élaboration de projets partagés. Toutes les vertus bien connues et souvent célébrées du face-à-face sont jetées à bas en raison de la nécessité de maintenir une distanciation sociale, qui interdit justement les pratiques sociales et leurs effets positifs. Cela va même jusqu’à l’aménagement urbain, qui peut être modifié pour raréfier les possibilités de contact.

Les approches de la proximité nous ont appris depuis longtemps que la mise à distance des personnes n’a pas uniquement des effets géographiques ou spatiaux, mais qu’elle conduit à une perte des échanges et des repères. Une partie importante des interactions entre êtres humains passe en effet par les attitudes, les expressions faciales, les phéromones, le contact humain, les embrassades, le serrement des mains, la convivialité autour d’un verre ou d’un repas et ne peut se reproduire qu’imparfaitement à distance. Cet échange à distance et ses limites sont bien connus des sociologues. C’est sur cette constatation que repose l’existence des systèmes localisés de production et les politiques de création de clusters ou de technopoles, qui cherchent à favoriser l’échange entre les scientifiques ou les techniciens sur la base de rencontres régulières et répétées.

Dans ce cas, la proximité géographique (appelons-la « distance physique ») n’est pas la seule variable importante. Il existe une autre dimension essentielle, celle de la proximité dite « organisée ». Je peux me trouver dans la plus belle technopole du monde, si je ne partage pas de ressources cognitives, affectives, culturelles et organisationnelles avec mes voisins il ne me servira à rien d’être à une faible distance physique d’eux. C’est de la combinaison de ces deux variables – proximité géographique et proximité organisée – que naissent les interactions positives, qu’elles soient économiques ou sociales. Leur secret, pour reprendre la célèbre boutade d’Alfred Marshall, n’est pas dans l’air mais bien dans le lien social. Et c’est de là que provient également l’existence des agglomérations urbaines et en particulier des villes. C’est la recherche de proximité géographique qui explique la constitution des villes et des agglomérations urbaines, associée à la recherche du contact, des interactions de la vie en société, qui relèvent de la proximité organisée. C’est de leur combinaison que naissent les économies d’agglomération, qui sont des externalités positives dont bénéficie tout habitant et auxquelles il aspire en se localisant dans des zones densément peuplées.

Mais en temps de pandémie cette causalité vertueuse se trouve renversée car le risque de diffusion devient bien plus important au cœur des villes ou des cités. Des rencontres régulières et répétées, des interactions de face-à-face, des contacts, voilà tout ce qu’apprécie le Covid-19 ! La proximité géographique, jusqu’alors recherchée pour ses bénéfices, devient une source d’inconvénient majeur, au risque de la maladie et de la mort. On préfère, dans la mesure du possible, se déplacer dans des territoires ruraux ou moins densément peuplés, qui subissent moins les inconvénients des proximités géographiques en raison de leur concentration plus faible. C’est une des causes de l’exode urbain, par la volonté de se retrouver dans un espace plus « sain » que la ville. Pour les personnes contraintes de rester ou de revenir dans l’espace urbain, la pratique de la voiture individuelle redevient séduisante, car elle permet de recréer la fameuse bulle autour de l’individu et donc de préserver, dans la mesure du possible, la santé, face au casse-tête de son maintien dans les transports en commun. La proximité géographique se révèle aussi un impitoyable révélateur des inégalités et fractures sociales. La taille de l’habitation, le nombre de pièces et de personnes qui les occupent, la disposition d’un jardin ou d’une terrasse, renvoient à une possibilité de distanciation sociale et de vie en commun plus ou moins importante en fonction des revenus.

Il s’avère bien plus dangereux d’imposer le confinement à l’intérieur des habitations pour des familles très nombreuses, sans doute plus en sécurité et plus en possibilité de s’écarter si elles sont dehors, en particulier en cas de port de masques. Au-delà du risque épidémiologique encouru, l’exiguïté du logement pour une famille nombreuse rend le confinement difficile. Les proximités sont exacerbées, la distanciation sociale devient difficile, voire impossible et l’espace dont chaque personne dispose se réduit de manière drastique. L’accroissement des violences domestiques et conjugales devient le prix à payer en cas d’interdiction de sortie, et touche de manière logique les quartiers plus défavorisés, dans lesquels le nombre de personnes est bien plus élevé au mètre carré. La peine est alors double, à l’image du caractère de la distanciation sociale : à l’infection physique, bien plus forte dans ces zones comme le Nord-Est de l’agglomération parisienne, vient s’ajouter la misère sociale. Le message du confinement a alors du mal à passer, en particulier quand il s’agit d’économies émergentes, dans lesquelles une bonne partie de la population vit d’activités informelles, qui nécessitent des contacts physiques et sociaux quotidiens, et ne dispose pas d’une épargne ou de revenus suffisants pour pouvoir cesser toute activité pendant une période même assez courte. Dans les bidonvilles ou les favelas comme dans les quartiers populaires des pays développés la proximité géographique mortifère s’impose aux employés et aux ouvriers. Contraints d’exercer en première ligne leur activité de soignants, de caissiers, d’éboueurs, etc., se déplaçant dans les transports en communs raréfiés, ils sont exposés au risque de la maladie, alors qu’ils ne disposent souvent pas des outils les plus simples de la distanciation sociale que représentent les masques.

La grande masse des autres, les classes moyennes, travaille dorénavant à distance, et le télétravail se développe, sur la base de l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC), en parallèle avec d’autres modes d’interaction à distance comme la télémédecine ou même une bonne part de l’enseignement. Les relations à distance se substituent aux interactions de face-à-face. Tout aussi sociales que ces dernières, elles actent la séparation des corps et des personnes par le développement d’Internet et des réseaux sociaux. C’est la proximité organisée, d’essence relationnelle et non géographique, qui est sollicitée. Elle a toujours existé entre les personnes, décrivant les gens que l’on aime, les amis, la famille avec qui l’on se sent proche parce que l’on partage les mêmes origines, la même culture, les mêmes manières de voir le monde. Grâce à l’essor des TIC elle se développe ; elles permettent d’échanger des connaissances et de travailler à distance, en s’abolissant largement des contraintes de proximité géographique, donc de distance, en particulier. Cet éloignement interroge, et l’on en n’en connait pas encore toutes les conséquences. Le développement des syndromes et des maladies psychologiques en temps de confinement ne laisse pas d’inquiéter mais est-il à relier à cette absence de lien social ?

L’usage des TIC est aussi fortement mobilisé dans les applications de type « proximity tracing » ou « contact tracing », qui doivent permettre de repérer les sujets dépistés positifs et de les signaler aux personnes se trouvant dans leur proximité géographique immédiate, grâce aux vertus du bluetooth par exemple. Le développement de ces pratiques, fondées ou non sur le volontariat des personnes infectées, pose évidemment des questions juridiques et de libertés individuelles massives, ainsi que des problématiques d’intelligence artificielle, de big data ou de machine learning. Un auteur comme Fraser et son équipe ont simulé l’utilisation de « proximity tracing » dans le cadre d’une ville fictive d’un million d’habitants et estimé que l’utilisation de cette application, fondée sur la proximité géographique, pourrait entrainer une réduction massive de la propagation du coronavirus. Les applications récentes à Singapour laissent toutefois penser que la composante sociale des proximités joue un rôle non anticipé par ces derniers, avec le refus de très nombreuses personnes de télécharger l’application, qui ne devient efficace que si plus de 60% de la population en fait usage.

Tout concourt donc à penser que le terme de « distance » ou « distanciation sociale » est bien choisi, alliage d’une composante purement physique – la distance qui peut exister entre deux objets comme une table et une chaise – et de la composante sociale fondamentale qui préside à toute relation humaine ou vivante. C’est pourquoi il faut considérer ces deux variables avec attention. La distance physique pour tenter d’enrayer la contagion, la proximité sociale pour tenter de préserver les échanges humains et de maintenir la vie en société au-delà du cercle familial ou intime. Considérer la distanciation sociale nous oblige à réfléchir, à sortir des schémas faciles, et rappelle que l’éloignement ou le rapprochement ne sont pas seulement une affaire physique. L’homme est bien cet animal social, qui combine des pulsions individuelles avec des fonctionnements de groupe et craint les atteintes du virus tout en ressentant les affres de l’isolement spatial. La question qui se pose à lui maintenant, à l’époque des échanges à distance ou distanciés, est sa capacité à socialiser de manière autre qu’anecdotique. Faisons-nous encore société au bout de nos terminaux ? Ces personnes qui ne se voient plus, ne se touchent plus, forment-elles encore une société, ou une agglomération d’individualités ? Les lois et règles suffisent-elles à maintenir le lien en l’absence de contact social ? La distinction sociale et spatiale entre ceux qui sortent et ceux qui restent isolés introduit-elle une nouvelle fracture sociale et spatiale ?

 

Pour en savoir plus

 

À retrouver dans le Carnet de l'EHESS :

On en parle dans les médias :

Retrouvez l'intégralité des chercheurs et chercheuses de l'EHESS dans la revue de presse Coronavirus : Regards de l'EHESS

A propos de l'auteur: 

André Torre est économiste et directeur de recherche 1ère Classe à l’Inra (Institut National de la Recherche Agronomique), rattaché à Agro Paris Tech. Aujourd’hui ses travaux sont consacrés à l’analyse des relations de proximité et à leur importance dans les processus de coordination entre acteurs.