Prêts pour la surveillance algorithmique en permanence ?

Dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de Covid-19, le contrôle de la circulation des personnes se généralise. Ainsi, de plus en plus de pays ont adopté des mesures de tracking, c’est-à-dire de traçage numérique, tels que StopCovid en France ou TraceTogether à Singapour. En février 2020, un dispositif intitulé QR code de santé a été lancé par deux géants technologiques, Tencent et Alibaba, avec le soutien du gouvernement chinois. En fonction des données d’utilisateur, l’algorithme lui attribue un QR code de couleur indiquant une autorisation de circulation liée à son supposé « niveau de risque sanitaire ». Similaire aux feux de circulation, l’utilisateur doit réagir selon la couleur verte, jaune et rouge. Chaque couleur donne respectivement une consigne à suivre impérativement : la possibilité de se déplacer librement, l’obligation de se confiner chez soi pendant une semaine et l’interdiction de se déplacer. Si dans certains pays, ce type de dispositifs indiquent simplement le degré de risque potentiel, en Chine, il impose dès sa mise en place les étapes à respecter. Un mois plus tard, ce système se développe sur la quasi-totalité du territoire. Avant de s’émerveiller face à cette exceptionnelle réactivité et à cette efficacité hors-pair dans la mise en œuvre technologique, interrogeons-nous sur les enjeux liés à cette acceptation massive et rapide du QR code de santé.

D’un côté, depuis quelques années, l’utilisation de WeChat (de Tencent), premier réseau socionumérique tout-en-un en Chine, comme son concurrent principal – Alipay (d’Alibaba) –, « impose » un usage authentifié : les utilisateurs doivent synchroniser leurs informations personnelles dans le serveur. D’un autre côté, pour les Chinois, scanner un QR code via WeChat ou Alipay est depuis près de huit ans un geste social et quotidien : la grande majorité des Chinois scannent quatre fois par jour en moyenne les QR codes pour effectuer des achats, selon le rapport de recherche sur le paiement mobile du premier trimestre 2019, mené par Ipsos. La gestuelle scan est entrée dans les mœurs. Cela sans compter qu’elle est particulièrement appréciée pendant l’épidémie compte tenu du fait qu’elle ne nécessite pas de contact physique. Dans ce contexte technique et social, le déploiement national du QR code de santé n’implique presque aucun coût : WeChat seul compte 1,15 milliards d’utilisateurs mensuels actifs en 2020, la mise en place du QR code de santé apparaît simplement comme une fonctionnalité supplémentaire. Par conséquent, grâce à ces dispositifs quotidiens connaissant un franc succès en Chine, le gouvernement a rapidement accès aux informations personnelles numériques de chacun.

Si les Français hésitent encore à être tracés pour de « bonnes raisons », les Chinois sont culturellement moins défiants vis-à-vis de la surveillance numérique, a fortiori dans une période de crise pendant laquelle l’engagement numérique et social « favorise » la lutte collective contre l’ennemi invisible. Non seulement l’utilisation du QR code de santé est obligatoire pour se déplacer, mais les citoyens fournissent volontairement leurs données personnelles aidant à identifier les personnes potentiellement infectées et à assurer ainsi leur propre sécurité. Économiquement, ce système permet d’assurer une reprise plus rapide de la production et du travail à grande échelle – activités alors suspendues sur le territoire chinois pendant le confinement – et donc de garantir une certaine capacité à se déplacer en toute sécurité.

Les QR codes sont souvent affichés sur les étiquettes dans le cadre de la traçabilité des produits alimentaires. Pendant l’épidémie, nous, les humains, avons nous-mêmes généré des QR codes pour nous tracer. Les algorithmes analysent des données issues d’au moins trois dimensions : la dimension spatiale (la surveillance des déplacements opérée par le biais de la géolocalisation), la dimension temporelle (le temps d’incubation) et la dimension sociale (les relations interpersonnelles telles que la proximité avec un malade). Les critères retenus et les algorithmes de détermination de la couleur affichée ne sont pas rendus publics. Ces trois dimensions représentent en fait trois niveaux de surveillance numérique qui transforment ce type de système en un dispositif disciplinaire favorisant ainsi un confinement numérique de nature à renforcer l’État.

Wuhan est officiellement déconfiné le 8 avril et, depuis, les passagers ayant l’intention de se rendre en Chine doivent se déclarer à l’avance sur WeChat afin d’obtenir la version internationale du QR code de santé. Après la période de transition, il est de rigueur de se déclarer obligatoirement pendant quatroze jours avant l’embarquement de son vol. Nous ne savons pas jusqu’à quand ce QR code de santé restera en vigueur, sans doute pendant longtemps à l’instar de la normalisation des contrôles de sécurité dans le métro. Mais finalement, peu importe que l’algorithme soit fidèle, l’important étant de laisser la population s’engager consciencieusement et de s’habituer idéologiquement à suivre les ordres donnés par un QR code : « ne sachant pas exactement comment il est calculé, mais en s’arrêtant quand il est rouge ».

La Chine, la France, la Corée du Sud… bien que l’objectif et la manière de participer soient quelque peu différents, de plus en plus de pays et de régions s’orientent progressivement vers une gouvernance algorithmique. L’heure est venue de nous demander comment choisir entre la santé, la vie privée et le pouvoir de surveillance. Et si tant est qu’une telle surveillance, présentant elle-même des vices de fonctionnement techniques, soit irréversible après la crise sanitaire, comment devrions-nous coexister avec elle ?

 

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A propos de l'auteur: 

Doctorante en sciences de l’information et de la communication au Gripic (Celsa Sorbonne-Université) sous la direction de Laurent Petit, Yuwen Zhang mène des recherches sur les enjeux de l’usage généralisé du QR code en Chine, et sur ses liens avec le média social WeChat.