Des virus, des humains, des savoirs, des épidémies : la construction sociale de quoi ?

Alors que la France déplore déjà près de 27 000 de morts du Covid-19 et entre dans la période de déconfinement avec des mesures de contrôle encore très strictes, il peut sembler indécent de lancer un nouveau débat sur la construction sociale. Les personnes, le plus souvent âgées, qui suffoquent d’une maladie respiratoire atypique, le personnel hospitalier débordé, l’armée réquisitionnée pour transporter les patients, tout cela est bien réel. Pourtant, le débat sur la construction sociale a lieu sur les réseaux sociaux, et il faut les sciences sociales pour l’éclairer. Rappelons que ce débat se produisit dans les années 1990 du fait de l’entrée des science studies dans les sciences sociales, qui questionnaient leur prétention à être des sciences comme les autres et interrogeaient la capacité même des sciences à dire le vrai. À la suite des travaux du philosophe canadien Ian Hacking, lui-même inspiré des sociologues Peter Berger et Thomas Luckmann, cet article, écrit à six mains, fait le point sur la manière dont les sciences sociales peuvent penser les virus et les épidémies.

 

De la construction sociale des virus

Les théories du complot interrogent le caractère naturel ou fabriqué du nouveau virus. La coïncidence entre l’émergence en décembre 2019 à Wuhan du SARS-CoV-2 (le nom du virus, par distinction avec Covid-19, nom de la maladie qu’il cause) et l’inauguration en 2017 dans cette même ville industrielle du centre de la Chine d’un laboratoire de niveau P4 de biosécurité (le seul laboratoire de ce type en Asie, permettant de manipuler des pathogènes du plus haut niveau de dangerosité) pour travailler sur des virus de type Sras (« Syndrome respiratoire aigu sévère », une maladie causée par un coronavirus infectant plus de 8 000 personnes et en tuant environ 800 en Asie et au Canada en 2003) a pu laisser penser que les scientifiques chinois avaient délibérément fabriqué ce nouveau virus pour provoquer une panique mondiale – ou, à défaut, laissé le virus s’échapper du laboratoire. Si les échappées de virus de laboratoires sont réelles mais rares (par exemple, Taiwan connut une seconde vague de Sras à l’automne 2003 du fait d’un événement de ce type), la fabrication d’un virus pour le disséminer dans une population relève de la fiction. Les armées américaines ont peut-être utilisé les armes biologiques dans leurs guerres contre les Amérindiens au XIXe siècle et contre les Chinois en Corée en 1950, mais l’usage des pathogènes biologiques à potentiel militaire a été strictement encadré par des conventions internationales dans les années 1970. Surtout, il est plus compliqué de fabriquer et de diffuser un virus dans une population que de laisser la nature le faire par des mécanismes aléatoires de mutation et de sélection.

Plutôt que de s’interroger sur le caractère naturel ou artificiel du SARS-CoV-2, il vaut mieux recourir à la distinction entre nouveau et ancien. Ce virus est nouveau car il résulte d’une mutation du virus du Sras chez les chauves-souris. C’est pourquoi il n’existe aucun vaccin ni antiviral pour le traiter chez les patients, qui n’ont aucune immunité naturelle contre ce virus. On ne peut pas non plus s’appuyer sur les connaissances construites au moment du Sras, puisqu’il est beaucoup moins létal (1% au lieu de 10%) et beaucoup plus contagieux (plus de deux semaines de période d’incubation, où il se transmet de façon asymptomatique, contre 48h pour le Sras). Autrement dit, si ce virus est bien réel, c’est l’ensemble des techniques d’immunité biologique et sociale qu’il faut reconstruire pour répondre à ses nouvelles caractéristiques. Un virus, ce n’est en effet qu’un morceau d’information qui cherche à se répliquer en entrant dans des cellules. L’effort des humains est de construire des dispositifs pour capter cette information en évitant qu’elle ne détruise les organismes qui l’accueillent. Comme le dit l’anthropologue David Napier, le système immunitaire est un moteur de recherche qui cherche dans sa mémoire l’information ancienne répondant à une information nouvelle. Le but de la campagne mondiale de lutte contre la pandémie n’est donc pas de détruire ce nouveau virus mais d’apprendre à vivre avec lui.

Dans son ouvrage, Ian Hacking n’osait pas imaginer une version de la construction sociale telle que celle qui est débattue dans les réseaux sociaux : SARS-CoV-2 est-il une créature de laboratoire au même titre que ces milliers de molécules de synthèse que les chimistes inventent tous les ans ? Il faut avouer que l’essor des nouvelles biotechnologies, centrées sur la manipulation des génomes, a beaucoup fait pour brouiller la frontière entre invention et découverte. Ce n’est évidemment pas un hasard si les « preuves » mobilisées en faveur de l’hypothèse d’une construction génétique qui se serait échappée relèvent de la propriété intellectuelle : la multiplication des brevets sur les gènes, les cellules, les animaux modifiés a été, depuis la fin des années 80, la principale machine à transformer en « invention » toute l’activité des biologistes.

Si l’on peut admettre que l’agent du Covid-19 n’a pas été construit de cette manière, on doit toutefois laisser ouverte la question de son origine humaine, c’est-à-dire celle des liens entre son apparition comme agent pathogène et la transformation des écosystèmes induite par les activités humaines. Quelles sont les connexions entre l’agriculture industrielle, l’urbanisation massive, les consommations alimentaires, l’intensification des circulations de biens et de personnes par avion et l’émergence des nouveaux coronavirus ? Le scénario d’une multiplication des relations n’a rien d’original. Il était, par exemple, déjà au cœur des réflexions de la médecine tropicale concernant la brutale augmentation d’incidence de la maladie du sommeil en Afrique dans le contexte de la colonisation du début du XXe siècle, de la collecte massive du caoutchouc par le travail forcé et de l’ouverture de nouvelles voies de communication que la mouche tsé-tsé s’est dépêchée d’emprunter.

 

Des humains au cœur de l’épidémie

On a fait la distinction entre des personnes âgées vulnérables et des personnes jeunes qui ne présentent pas de risques de décès mais qui transmettent fortement le virus. Cette distinction a servi de justification à des politiques néo-malthusiennes ou « pastoralistes », pour reprendre le terme de Michel Foucault, visant à sacrifier une partie de la population pour maintenir le potentiel économique du reste du « troupeau » – c’est le fondement de l’immunité de groupe (herd immunity) préconisée en Grande-Bretagne au début de la crise du Covid-19, aux Pays-Bas et en Suède. Pourtant, le sentiment général est plutôt celui d’une solidarité de tous les humains face à une pandémie qui les affecte sur toute la planète, au nord d’abord, et bientôt au sud.

Mais ce sentiment doit lui-même être interrogé. Le Covid-19 met en scène la distinction entre humains et non-humains, ou ce qui a été appelé en Europe, au moment de la crise de la vache folle, « la barrière d’espèces », puisque c’est un virus qui s’est transmis des chauves-souris aux humains par un animal qui reste à identifier (le pangolin, consommé dans les marchés aux animaux pour ses vertus dans la médecine chinoise traditionnelle, est le meilleur candidat). Sans doute les chauves-souris ne meurent-elle pas en masse du Covid-19, car elles ont développé au cours de l’évolution des mécanismes de résistance à un grand nombre de virus, ce qui leur permet de vivre dans des colonies multi-spécifiques et d’être les seuls mammifères à voler (on étudie de près le système immunitaire des chauves-souris et leur mécanisme de réparation des télomères pour comprendre cette résistance afin d’en tirer des bénéfices thérapeutiques pour les humains). Mais les virus de grippe, qui ont servi de modèle pour comprendre la transmission des coronavirus des animaux aux humains, ont tué massivement les volailles, soit directement, en détruisant leur système digestif (et non, comme chez les humains, le système respiratoire), soit indirectement, en menant à des abattages préventifs pour éviter la transmission de la grippe aviaire. Les maladies infectieuses émergentes rendent ainsi nécessaire de concevoir une solidarité entre humains et non-humains, puisque les animaux sont affectés par les mêmes maladies quoiqu’avec des symptômes pathologiques et des réactions immunitaires différents.

Les corps d’après la pandémie ne seront plus ceux d’avant : c’est même l’origine de toute la controverse sur l’immunité de groupe avec deux façons radicalement différentes d’arriver à ce que tous et toutes deviennent les détenteurs de ces anticorps sanguins sources d’immunité : soit laisser faire l’immunisation naturelle par contact avec le virus au prix du décès des plus fragiles, soit protéger les corps du contact pour attendre la fabrication d’un vaccin au prix de la crise économique.

Dans le cas d’un fait social total comme peut l’être une pandémie, la construction des humains par eux-mêmes a toutefois un sens plus radical tenant au fait que la médecine qui est en jeu n’est, pour reprendre un très ancien slogan de la médecine sociale, rien d’autre que la politique, au sens de la gestion collective de la cité, menée par d’autres moyens. Le Covid-19 et les interventions qui le prennent pour cible refont les populations et la société par leurs effets autant que par leurs limites. Un monde dans lequel la Corée du Sud sert de référence pour la critique des politiques suivies par la majorité des pays européens à cause de sa capacité à organiser dans l’urgence un dépistage massif des personnes contaminées pour ensuite mettre en œuvre une surveillance électronique de leurs « contacts » n’est pas le même que le monde du Sras et du début des années 2000 dans lequel l’expérience de cette épidémie n’intéressait que l’Asie. De même, il est plus que probable que la longue mobilisation (près d’un an) des urgences et des services hospitaliers français contre les effets des contraintes budgétaires imposées depuis vingt ans à l’hôpital va changer de sens : il faudra « rendre des comptes ». Surtout si le prix de la pénurie (de lits, de matériel, de soignants) s’avère être quelques milliers, voire dizaines de milliers, de morts supplémentaires.

 

Des savoirs

Il est possible de distinguer deux types de savoir qui développent deux rapports différents entre humains et non-humains et deux formes d’anticipation différentes de l’avenir. Le premier est la virologie, qui s’est développée dans les années 1970 comme une section particulière de la microbiologie. Les virus sont des entités invisibles au microscope classique qui doivent être observés au microscope électronique. Surtout, les mutations constantes des virus dans la nature obligent à suivre au plus près ces mutations par le séquençage génétique. D’où le fait que les virologues se sont qualifiés eux-mêmes de « chasseurs de virus », puisqu’ils traquent les virus émergents dans les forêts d’Afrique centrale (Ebola, Lhassa…) ou dans les marchés aux animaux de Chine (H5N1 et H7N9 de la grippe aviaire, SARS-CoV du Sras, SARS-CoV-2 du Covid-19…).

Cette définition de la virologie permet de la contraster avec l’épidémiologie, qui s’est construite dans les années 1930 en Europe après le traumatisme de la grippe espagnole, dont les chiffres restent instables faute de données fiables en Chine, en Amérique latine et dans les empires coloniaux. Elle s’est militarisée et informatisée dans les années 1970 aux États-Unis, notamment à la suite du succès de la campagne d’éradication de la variole (qui ne put être appliquée ensuite à d’autres maladies infectieuses comme la poliomyélite ou la tuberculose). L’épidémiologie est un gouvernement par les nombres : elle construit des indicateurs à partir des chiffres déclarés par les autorités sanitaires (taux de contagiosité, taux de létalité…) pour établir des modèles du nombre de cas d’infection dans l’avenir. Elle justifie ainsi l’intervention sanitaire, par l’abattage des animaux infectés, le confinement des humains potentiellement infectés et la vaccination des populations lorsque le vaccin est disponible.

L’épidémiologie est un savoir pastoral au sens de Michel Foucault : elle définit une vérité depuis une position verticale, celle du pasteur, à propos d’une population considérée comme un troupeau dont il faut maximiser la santé et l’activité au prix de quelques sacrifices. Elle est fondée sur le principe de prévention, qui régit le contrôle des épidémies en Europe depuis deux siècles, mais elle le maximise sous la forme du principe de précaution, qui est invoqué par nos gouvernants depuis la crise de la vache folle pour justifier des interventions sanitaires massives au détriment de leur coût économique. Par contraste, la virologie peut être qualifiée de savoir cynégétique : elle s’inscrit dans des relations horizontales et réversibles entre le chasseur et sa proie, puisque celui-ci peut toujours prendre la perspective de celle-ci pour la tuer mais aussi être tuée par elle (les termes masculin et féminin ne renvoient pas ici à une relation genrée, même s’il y a toujours une forme de séduction réciproque entre le chasseur et sa proie). Elle permet ainsi de se préparer à une pandémie qui menace l’espèce humaine en imaginant ses effets et en prenant le point de vue d’autres espèces menacées pour en limiter les dégâts.

Plutôt que de s’interroger sur la réalité des virus et des humains qui construisent des savoirs pour s’en protéger, il faut donc plutôt comparer des modes de savoir dans différentes régions du monde et demander : lequel est le plus à même de nous apprendre à mieux vivre avec les non-humains, c’est-à-dire avec les animaux dont les virus nous apprennent que nous avons perturbé leur écosystème ? C’est pourquoi, au binôme de la virologie et de l’épidémiologie qui conseille majoritairement nos gouvernants sur la conduite à tenir en situation de crise pandémique, il faut ajouter l’écologie, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, l’économie, la philosophie qui nous permettront de repenser le défi social que nous adresse le Covid-19 : comment voulez-vous recomposer vos collectifs ?

Covid-19 ou pas, parler de construction sociale est presque un truisme une fois qu’on s’est débarrassé du statut divin associé aux opérations de transfiguration des sciences en « vérité ». Les savoirs n’ont d’existence qu’humaine et sociale. Et, de ce point de vue, savoirs et savoir-faire sont logés à la même enseigne. Comme le disait déjà Ludwig Fleck à propos d’un autre test diagnostic que la détection des gènes viraux par PCR, à savoir la réaction de Wassermann, utilisée en son temps pour le dépistage de masse de la syphilis : « Dans les premiers travaux, il y avait à peine 15 à 20 % de résultats positifs en cas de syphilis confirmée (par la clinique). Comment les statistiques furent-elles montées à 70-90 % ? Ce changement signala la véritable découverte de la réaction de Wassermann. […] Si la relation que la réaction de Wassermann entretient avec la syphilis est un fait, c’est avant tout grâce à sa grande utilité, grâce à la probabilité très importante d’obtenir un résultat exact dans des cas concrets, qu’elle est devenue un fait. »

 

Des épidémies

Depuis les années 1960, les sciences sociales de la santé montrent que les maladies sont construites socialement. La distinction entre disease (la maladie bio-physiologique, universelle) et illness (la maladie perçue et expérientielle, à l’échelle individuelle et sociale) aidait à concevoir cette grille de lecture, selon laquelle la maladie « n'existe pas » tant que l’on n’a pas convenu socialement qu’elle existe, en la percevant, en la nommant et en y apportant des réponses. Criblé d’études de sociologie, d’anthropologie et d’histoire, l’objet « épidémie » a été un cas d’école pour saisir combien la maladie est tout à la fois l’actrice et le produit de dynamiques sociales, où le social prend chair dans le malade, le soignant, la population, l’institution, et fait interagir des savoirs et des pouvoirs.

Nombre d’épidémies, au sens de maladies collectives inscrites dans la durée et travaillant en profondeur l’existence sociale des individus et des groupes, ont été étudiées pour exemplifier la « construction sociale » : selon les langages sanitaires de leur temps, « fléaux sociaux » comme la tuberculose, la syphilis ou l’alcoolisme au XIXe siècle, risque sanitaire pandémique du sida à la fin du XXe siècle ou transformation de problèmes sociaux en enjeux médicaux et sanitaires, comme dans le cas de l’épidémie de saturnisme infantile ou de la crise induite par la canicule de 2003. Toutefois, les maladies aiguës se sont moins prêtées à ce cadrage. Et, encore moins, entre toutes, les pandémies d’infection respiratoire, dont la grippe a été l’archétype depuis la fin du XIXe siècle, avant que le Covid-19, dans le sillage des maladies virales émergentes, en élargisse le spectre. Si le programme était de saisir l’expérience sociale des pandémies grippales de 1889, 1918, 1957, 1968, 2009 – leurs déterminants sociaux, leur construction en problème public ou leurs représentations culturelles –, le bilan des sciences sociales est assez mince. On peut se demander pourquoi. La difficulté à les saisir dans le temps soudain de leur passage brutal à travers les sociétés est sans doute une réponse. L’inscription sociale de la grippe laisse moins de traces et d’archives que celle de la tuberculose ou du sida. Mais la réponse réside aussi dans le sens spécifique assigné, dans leur cas, à la « maladie » dont rend compte une construction sociale.

L’historien de la médecine Charles Rosenberg, dans sa tentative pour « expliquer les épidémies » – il préférait d’ailleurs la notion de « cadrage » (framing diseases) à celle de construction sociale, qu’il jugeait tautologique – a suggéré une grille de lecture inspirée de l’interprétation des pandémies de choléra du XIXe siècle dont il a été l’historien. En guise d’outils analytiques pour rendre compte de la perception des épidémies, de leur désignation, et des réponses à y apporter, il proposait, avec toutes ses limites, le couple configuration/contamination. D’un côté, la configuration, soit une vision localiste et holistique, caractérisée par une perturbation d’équilibre entre l’humain et son environnement ; de l’autre, la contamination, soit la transmission directe d’un contage d’un individu à un autre, ou, dans une perspective plus large, la survenue d’un agent pathogène ou d’un événement venant subvertir un état de santé. Pour la compréhension des maladies infectieuses, le modèle proposé semblait correspondre à deux étapes historiques successives, fondées sur les transformations des savoirs, avec pour point de bascule la théorie des germes. D’abord, l’approche environnementaliste et miasmatique, dans la tradition hippocratique prolongée par Sydenham, justifiant l’intervention d’hygiène publique sur le milieu et l’ensemble des interactions que celui-ci favorise. Puis, lui succédant, les étiologies fondées sur les chaînes de transmission, à l’origine de l’action de santé publique qui cherche à les endiguer, par les quarantaines, les vaccins ou le suivi individualisé des malades. Un troisième élément était mobilisé en outre dans les deux cadrages : la notion de prédisposition, qui tentait d’expliquer l’immunité différentielle des individus confrontés à une maladie contagieuse. Pourquoi certains développaient-ils une forme sévère, voire mouraient, tandis que d’autres restaient en santé ?

Comme le soulignait Rosenberg, il serait trompeur de lire ces modèles interprétatifs comme successifs : ils peuvent coexister, à des degrés divers, dans les différents contextes épidémiques et leurs traductions sociales. On sait toutefois combien, au cours du XXe siècle, c’est une compréhension écologique des maladies infectieuses qui s’est imposée : elle se fonde sur les interactions entre l’agent, l’hôte et l’environnement dans un écosystème complexe. Pour en rendre compte, les travaux d’Andrew Mendelsohn ont mis en valeur le rôle de la pandémie de grippe espagnole et des défis épidémiologiques qu’elle avait posés ; ceux de Warwick Anderson ont insisté sur la rencontre, dans les sociétés coloniales, entre médecine tropicale, écologie animale et maladies parasitaires. Le modèle à trois termes n’avait rien d’invariant dans le temps. Si les relations entre agent, hôte et environnement, prolongeaient terme à terme les catégories de contamination (entre agents), prédisposition (de l’hôte) et configuration (environnementale, du milieu à la société), elles correspondaient, à des époques différentes, à des réalités biologiques et sociales tout à fait distinctes. Les épidémies de choléra au XIXe siècle, de grippe au XXe ou de maladie virale émergente au XXIe renvoyaient à des complexes, tous différents, de relations entre pathogènes, humain, environnement, et systèmes de savoirs permettant de les comprendre.

Ainsi, dans le Covid-19, se nouent un virus nouveau (le SARS-CoV-2, avec ses caractéristiques génétiques propres) ; un acteur humain qui est à la fois le porteur de l’agent pathogène et le patient diagnostiqué (ou non) qui fait advenir la maladie-illness ; un milieu où interagissent nature (réservoir animal), anthropie et société ; et les savoirs d’une médecine scientifique qui se constituent en même temps que le virus se réplique et que la maladie produit ses effets, et légitiment des politiques publiques – un nexus qui fait advenir une relation singulière irréductible, inextricablement biologique, environnementale et sociale.

 

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A propos de l'auteur: 

Jean-Paul Gaudillière est historien, directeur de recherche Inserm et directeur d'études cumulant EHESS (Cermes3). Ses travaux actuels portent sur le gouvernement de la santé par le risque et les questions de la mondialisation.

Anthropologue et directeur du LAS (CNRS/EHESS), Frédéric Keck étudie les normes de « biosécurité » appliquées aux humains et aux animaux, et sur les formes de prévision qu’elles produisent à l’égard des catastrophes sanitaires et écologiques.

Anne Rasmussen est historienne des pratiques savantes et des sciences et savoirs biomédicaux et directrice du CAK.