Hommage à Daniel Fabre

Par Pierre-Cyrille Hautcœur, Président de l'EHESS.

La disparition de Daniel Fabre un choc terrible pour l'EHESS. Choc par le cratère qu'elle ouvre parmi ses collègues et ses étudiants – des doctorants nombreux et enthousiastes, des mastérants aspirant à rejoindre les précédents sous sa férule entraînante. Trou béant à venir dans nos assemblées, où son enthousiasme et sa faconde savaient convaincre et séduire, parce qu'on savait quelle science et quelle intelligence se cachaient derrière.

Daniel Fabre était à l'EHESS depuis 1976, année où il commença à donner un séminaire alors qu'il enseignait à l'Université Paul Sabatier. Il créa avec Jean Guilaine en 1978 le centre d'anthropologie de Toulouse, puis acheva d'entrer à l'Ecole en 1989, quand il fut élu directeur d'études. Depuis, il était l'un des grands anthropologues... d'une maison qui n'en manque pas. Il a tout fait : diriger un centre à Toulouse puis à Paris – jusqu'hier l'Institut interdisciplinaire d'anthropologie du contemporain –, présider la section anthropologie du CNRS, le Conseil de la mission du patrimoine ethnologique du Ministère de la Culture ou l'ethnopôle Garae, diriger une revue, Gradhiva, écrire, surtout, écrire des livres, des articles, nombreux, fournis, élégants par le style et par la pensée. Du conte populaire (son Jean de l'Ours de 1969) à Lascaux (son Bataille à Lascaux de 2014), il a montré comment la culture était habitée et vécue, transformée et réinventée par chacun de nous, individuellement et, surtout, collectivement.

Daniel Fabre était un homme des collectifs : les centres de recherche, les revues, les colloques, les livres collectifs – non des moindres, Histoire de la vie privée, Histoire de la France, Histoire des jeunes, Lieux de mémoire : il n'est aucune de ces aventures savantes qu'il n'ait vécue. Parti de la littérature orale, des communautés rurales, des carnavals, de la culture des gens ordinaires, il est devenu l'anthropologue par excellence de toutes les formes de la culture, de la plus savante ou de la plus officielle à la plus populaire, de sa région qu'il aimait tant jusqu'à l'Europe toute entière.

Les derniers articles de Daniel Fabre sont parus dans le numéro de L'Homme en décembre dernier. Dans ce numéro, qu'il dirigea avec son complice Jean Jamin et introduisit en nous conseillant de « chanter soir et matin », il intitula un premier article « Que reste-t-il ? Quatre figures de la nostalgie chantée ». De Daniel Fabre, qui ne nous voudrait pas trop nostalgiques, il reste beaucoup, beaucoup d'idées, de travaux savants, de méthodes et techniques habiles pour faire parler les lieux pérennes de la culture officielle comme les moments les plus fugitifs de la culture populaire; mais plus encore il reste beaucoup d'amitiés joyeuses et inventives, beaucoup d'élèves avides de poursuivre dans la voie ouverte avec la gourmandise dont Daniel Fabre ne se départit jamais.

Dans le même numéro de L'Homme, le dernier article de Daniel Fabre, « Rock des villes et rock des champs » raconte les transformations des expériences musicales des jeunes dans un village de la Montagne noire et dans des villes comme Carcassonne lors de l'arrivée du rock vers 1960. Il le conclut sans nostalgie en ces termes : « je ressens pleinement la vague qui, en défaisant notre monde, nous portait à inventer séparément nos vies que d'autres chansons, toujours liées au frisson du commencement, n'allaient jamais cesser de colorer ». Aujourd'hui, malgré le frisson que sa disparition nous donne, nous devons à Daniel Fabre de continuer à inventer nos vies et de tenter de leur donner d'aussi belles couleurs que celles qu'il a donné à la vie.

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Chercheur(s):
Pierre-Cyrille Hautcoeur