Circulation du savoir et histoire des sciences humaines en Russie et en URSS

Ces journées d’études s’inscrivent dans le profond renouvellement que l’histoire des sciences humaines et sociales dans l’espace russe et soviétique connaît aujourd’hui. Il s’agit de comprendre les transformations de ces sciences en les insérant dans l’espace social et politique, tout en se focalisant sur les porteurs de la circulation des savoirs et du développement des concepts et méthodes. Si chacune des contributions à ces journées d’études pourra traiter d’une discipline particulière ou pourra porter sur une période historique donnée, elles seront toutes fondées sur le concept de la circulation des savoirs – à la fois à l’intérieur de la Russie/URSS que de façon transnationale. Nous souhaitons examiner en détail les processus de circulation des savoirs et les transformations de sens que subit tel ou tel concept ou approche, par le simple fait de la traduction ou plus largement par la réinterprétation dans un contexte interprétatif national différent du milieu originel de développement de ces concepts.

Il s’agit, d’une part d’analyser les porteurs des transformations dans leurs insertions dans un espace local, celui des savants et du milieu professionnel, un espace social, qui oriente le regard en fonction d’une expérience pratique, un espace politique, qui est un monde de signaux, d’informations, de commandes ou de répression et de censure. Ces circulations que l’on peut saisir au sein d’un espace social et politique national, seront d’autre part étudiées au sein de l’espace impérial (russe aussi bien que soviétique) et international. Elles seront observées à travers les processus concrets de déplacements des porteurs, qui circulent lors de leur période de formation dans diverses universités européennes, ou plus tard dans le cadre d’échanges, ou qui ont participé à divers réseaux internationaux spécifiques d’échanges. Nous sommes particulièrement curieux de recherches qui ne seront pas uniquement consacrées à un réseau international d’échange particulier, mais qui le replacent dans le contexte des réseaux nationaux, sociaux et politiques. Cela suggère que l’échange n’est pas à sens unique : nous ne sommes pas seulement intéressés à décrire l’influence européenne sur les Russes, mais à couvrir aussi bien les interaction mutuelles et les modes d’influence russes/soviétiques sur le monde extérieur.

Ce type d’approche ne conduit pas à tracer un lien direct entre mutations culturelles et grands événements de l’histoire russe et soviétique, car cela ne permettrait pas de rendre intelligible les transformations observées. En même temps, les grandes mutations qui marquent l’histoire russe et soviétique, qu’il s’agisse des réformes de Pierre, des transformations des élites au tournant des XVIIIème et XIXème siècle, de la révolution bolchevique ou de la violence stalinienne, seront insérées dans ces problématiques, au travers de la stratégie de ceux qui produisent et transforment les disciplines ou les approches qu’ils développent, et qui se trouvent confrontés à l’imposition de nouveaux modèles, qu’ils soient culturels, politiques ou sociaux.

Les sciences humaines et sociales, objets de ces journées d’études, ne sont pas délimitées a priori. Il est cependant certain qu’aujourd’hui, une attention particulière est portée au droit et à l’économie, particulièrement importants à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle pour comprendre la relation complexe entre insertion dans un cadre social spécifique, développement d’une expérience internationale et retraduction de concepts issus de dynamiques culturelles diverses, ainsi que l’interaction entre action politique et développement scientifique ; à la statistique, à l’ethnologie/anthropologie et à la linguistique, marquées par une polarité entre usage politique et conception objectiviste ou réaliste ; à l’histoire et la géographie réécrites au gré des manifestations nationalistes des milieux politiques, sociaux et de celui des savants ; la sociologie, car elle s’est constituée tardivement en tant que discipline, mais aussi car son existence reconnue a été interrompue en URSS, et qui a donc eu une évolution disciplinaire peu banale tout en révélant la relation entre discipline scientifique et pouvoir politique ; la philosophie était étroitement en relation avec l’identité nationale durant la période impériale et l’idéologie officielle durant la période soviétique, ce qui rend sa dimension internationale, à la fois déclarée et dissimulée, particulièrement intéressante. Des suggestions de travaux en la matière seront donc aussi appréciées. Il n’est, cependant, pas question de toujours s’enfermer dans un cadre disciplinaire, qui serait souvent anachronique, mais aussi de s’intéresser au marges de disciplines constituées qui sont souvent le lieu où s’initient de nouveaux développement. Il s’agit aussi d’observer les développements interrompus, les échecs et les errements qui sont trop souvent oubliés, en raison, parfois, d’une vision par trop téléologique du développement scientifique.

Ces journées d’études (qui poursuivent les journées d’études sur les nouvelles approches en histoire russe et soviétique qui se sont tenues sept fois à l’Université du Maryland dans les années 1990 et 2000, et à Harvard en 2003) seront organisées sous les auspices du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen à l’EHESS (Paris), avec le soutien de la Maison des sciences de l’homme, de l’Université de Maryland et de Kritika : Exploration in Russian and Eurasian History.

Informations pratiques

Date(s)
  • Vendredi 26 mai 2006 - 10:30
Lieu(x)
  • CERCEC, 44 rue de l'Amiral Mouchez, 75014 Paris,