Divination et écriture, écriture de la divination

On dit souvent que la divination est une science prospective dont la vocation est de connaître l’avenir. La réalité ne recouvre pas exactement cette définition. La temporalité dans son épaisseur et sa complexité est, certes, sa matière, et le devin peut s’intéresser tout aussi bien au futur qu’au présent ou au passé, voire aux causes d’un événement présent. Mais ce qui intéresse avant tout le devin, c’est de savoir s’il y a conformité ou non entre les actions des dieux et celles des hommes.
Pour satisfaire son appétit de savoir, elle prend appui sur des signes que leur opacité rend, a priori, inintelligibles, et que, pourtant, le spécialiste a pour fonction d’expliciter. En Mésopotamie, mais ailleurs aussi, ces signes sont offerts par les forces invisibles.
Ces signes sont habituellement sonores ou visuels. On privilégie, pour l’heure, les seconds, encore que les premiers puissent être assimilables à des fluides. Qu’ils soient tracés de manière fugitive par les mouvements d’un corps ou d’un objet, ou qu’ils soient imprimés de façon plus stable sur un support, qu’ils soient spontanés ou sollicités, immédiatement perceptibles à la vue ou cachés en des lieux où il faut les quérir, et même si, pour l’essentiel, ils se réduisent souvent à de simples traits, des enchevêtrements de traits ou des figures géométriques simples, ils sont le fruit d’une pensée figurative.
L’amorce de typologie qui précède laisse en suspens l’essentiel : les signes sont-ils immédiatement reconnaissables ou faut-il, pour les identifier, un oeil expert et avisé ? Sans rouvrir le vieux débat qui oppose les tenants d’Aristote à ceux de Galien, nous savons aujourd’hui que la perception requiert un acte volontaire de reconnaissance, une démarche de la pensée. Les Mésopotamiens ne s’y sont pas trompés qui ont désigné le devin à l’aide d’un substantif dérivé d’une racine barû, « observer, considérer, inspecter, établir par l’observation, vérifier », et, à la forme factitive, « rendre intelligible ».
Selon les sociétés, ce spécialiste peut être un lettré formé à l’école ou un autodidacte. Le point n’est pas négligeable. Pierre Bourdieu insiste avec raison sur l’importance des conditions sociales de formation des spécialistes lesquelles déterminent leurs manières de se comporter et les critères de leurs choix.
Dans l’aruspicine babylonienne, les présages sont tracés par les dieux en réponse à la question relative au sacrifiant que le devin leur pose au moment de sacrifier la victime et ils trouvent leur point d’ancrage dans les figures fournies par la nature et rendues connaissables par l’étude de l’anatomie et la pathologie animales.
Toujours en Mésopotamie, à partir du 18e siècle, les devins ne cessent de le répéter, les présages sont perçus comme des signes d’écriture. Antérieurement à cette date, on ne peut savoir. La façon dont ils les décrivent, dans leurs traités, montre en effet qu’ils les construisent de la même manière que les signes de leur écriture cunéiforme, un exercice qu’ils ont appris à l’école.
En réalité, on est en présence de signes visuels ou figuratifs, lesquels se subdivisent en signes plastiques ou graphiques. Avec le signe plastique, la pensée figurative délimite un domaine précis des activités intellectuelles à distance de la fonction linguistique. Avec le signe graphique, le linguistique vient se mêler du visuel. Il se pose donc la question de l’imbrication entre les deux objets.
On peut conduire la réflexion plus loin : avec la langue écrite, et donc visualisée, il se produit une mutation du regard puisque apparaissent conjointement l’autorité de l’image et la performativité de l’écriture.
En ultime analyse, seule l’intentionnalité des acteurs permet de distinguer les signes plastiques des signes graphiques. Nulle différence formelle ne permet de les séparer ou d’en établir les typologies disjointes. On se souvient du dilemme de Diderot : faire des tableaux avec des mots. Inversement, un plasticien n’a-t-il pas la liberté de transformer des mots écrits en images ?
Il existe deux manières de repérer ou identifier des présages visuels : l’écriture et la lecture. Elles ne sont pas étrangères l’une à l’autre, puisque c’est la lecture qui donne sens à l’écrit. Après tout, qu’est-ce qu’écrire sinon découper dans un continuum des unités appelées à faire sens? Qu’est-ce que lire sinon choisir, collecter, rassembler, comprendre enfin des unités prédécoupées ? Mais on peut lire un tableau de la même manière que l’on peut lire une langue.


Vendredi 9 décembre : matinée
Salle Vasari

modérateur : J.-J. Glassner

9h-9h45 J.-J. Glassner (CNRS/EHESS), introduction
9h45-10h30 A. Winitzer (Harvard Univ.), Alternative Interpretation in Mesopotamian Divination : Hermeneutics and Organizational Considerations

10h30-11h pause

11h-11h45 P. Vernus (EPHE IV), La divination en Égypte ancienne.
11h45-12h130 O. Venture (EPHE IV), Divination et écriture en Chine du 13e au 9e siècle av. n.è.

12h30-14h déjeuner

Vendredi 9 décembre : après-midi
Salle Vasari

modérateur : C. Jacob

14h-14h45 J.-M. Hoppan (INALCO, CNRS), Ecriture et divination chez les anciens Mayas.
14h45-15h30 M. Thouvenot (CNRS), L’usage du tonalpohualli par les devins aztèques.

15h30-15h45 pause

15h45-16h30 M. Popovic (Groningue), Secrecy of physiognomonic divination at Qumran.
16h30-17h15 J.-P. Thuillier (ENS), Le foie étrusque de Plaisance.
17h15-18h N. Belayche (EPHE V),.Les oracles de la province d’Asie et l’évolution du paganisme gréco-romain tardo-antique.


Samedi 10 décembre : matinée
Salle Benjamin

modérateur : J.-J. Glassner

9h-9h45 G. Tarabout (CNRS), Pratiques astrologiques, double autorité textuelle (monde indien).
9h45-10h30 L. Pecquet (CNRS), La parole visible du renard. Lectures de tables divinatoires en pays lyela (Burkina Faso).

10h30-11h pause

11h-11h45 A. Julliard (CNRS), Figures et vocabulaire de la divination par les cauris en Casamance
11h45-12h30 A. Regourd, (Univ. de Leeds, EPHE IV) Divination par les cauris sur les hauts plateaux yéménites.

12h30-14h déjeuner

Samedi 10 décembre : après-midi
Salle Benjamin

modérateur : M. Cartry

14h-14h45 D. Liberski (CNRS), Des choses aux mots. Lexique et syntaxe d’une divination africaine dite ‘par le bâton’ (Afrique de l’Ouest).
14h45-15h30 B. Fraenkel (EHESS), Lire les signes naturels.
15h30-16h45 G. Charuty (EPHE V), Conte merveilleux, sciences psychiques et écriture policière.

Informations pratiques

Date(s)
  • Vendredi 9 décembre 2005 - 09:00
Lieu(x)
  • Institut National d’Histoire de l’Art, 2, rue Vivienne, 75002 Paris,