Une sociologie relationnelle de la culture

Un hommage par Jean-Louis Fabiani

Par Jean-Louis Fabiani, sociologue (Cespra)

Jean-Claude Chamboredon a apporté une contribution originale à une sociologie de la culture entendue comme poutre maîtresse d’une science sociale orientée par l’existence de structures sensibles de perception du monde (les structures of feeling de Raymond Williams). C’est dans l’article séminal qu’il donna à la Revue française de sociologie pour le mémorable numéro sur la sociologie de la culture qu’il avait dirigé avec Pierre-Michel Menger, que l’on peut saisir l’ampleur d’un programme de recherche qui le distingue clairement du système général construit par Pierre Bourdieu. Les approches marxiennes de la culture ont constitué une étape importante dans la constitution de nos objets de recherche : Chamboredon connaissait très bien les représentants les plus inspirés de ce courant, comme Frederick Antal, l’historien de l’art hongrois, mais aussi Arnold Hauser et Francis Klingender.

Contrairement à une partie de ses contemporains, y compris dans les cercles autour de Bourdieu, Chamboredon n’a jamais cru qu’il suffisait d’adopter une attitude iconoclaste à propos des disciplines spécialisées qui traitent des objets culturels pour obtenir ses galons de sociologue. Avec sa prudence et son parti-pris déflationniste, il se contentait d’écrire à propos de ces savoirs particuliers :

  • « La situation de la sociologie de l'art enferme donc celle-ci dans un autre piège préalable, celui de s'épuiser — séduction et fascination de l'iconoclasme — dans l'énoncé́ d'un projet attentatoire et de s'absorber dans la polémique avec les présupposés d'un culte de l'art (les disciplines concurrentes étant, peut-être trop rapidement, récusées comme formes rationalisées et d'apparence scientifique du culte) ou celui de passer un compromis avec ces disciplines en établissant une division entre l'étude de l'œuvre même et l'étude de ses conditions préalables de production et de ses formes de diffusion, domaine propre de la sociologie. »

Pour lui, l’œuvre d’art enfermait bien autre chose qu’une pure logique de distinction et il fallait prendre au sérieux les raisons pour lesquelles des individus et des groupes développaient des attachements pour des œuvres et des styles. La nuance de taille qu’il apportait au concept de champ réside dans le fait que celui-ci ne se limite jamais à un espace de positions, qui serait comme l’expression directe de dispositions. Substituer la relation à la position, ou plus exactement ne faire de la seconde qu’un cas particulier de la relation, c’est sans doute diminuer la dimension spectaculaire de l’analyse structurale.

C’est aussi lui donner sa pleine efficacité : une philosophie de l’action purement dispositionnelle tend à réduire la sociologie à une forme tautologique : dis-moi ta disposition, je te dirai ta position et la logique de ton action. Or le primat de la disposition est en contradiction avec une véritable philosophie relationnelle, laquelle ne trouve sa pleine expansion que dans la sociologie interactionniste : Chamboredon s’intéressa plus que d’autres à ce type d’approche, notamment à travers sa relation suivie avec Anselm Strauss. Il nous rappela régulièrement que les systèmes de position ne se traduisent jamais « mécaniquement dans une stratification fixe ».

L’analyse relationnelle est par définition multidimensionnelle : elle ne saurait se limiter à la considération simple du marché, mais doit envisager simultanément les modes de structuration du système culturel, qui peuvent être caractérisés par un autre tempo et une autre logique, et la fonction sociale de l’artiste dans l’édification du peuple. Pour éclairer son point de vue, il fait appel aux travaux de l’historien Paul Bénichou. Comme ailleurs, en particulier dans son travail sur Durkheim, la question de la morale d’une société et de la morale en société est toujours présente dans le travail de Chamboredon.

 

 

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Chercheur(s):
Jean-Louis Fabiani