Jean-Claude Chamboredon : un hommage par François Héran

Les souvenirs qui me reviennent remontent aux années 1973-1975, quand Jean-Claude Chamboredon assurait les fonctions de « répétiteur » de sociologie à l’ENS Ulm.

Sans lui, je n’aurais jamais pris le tournant quantitatif qui a été décisif dans ma trajectoire, car ma formation dans ce domaine était nulle. Il m’a incité à lire des revues comme Économie et statistique et Population et, grâce à son insistance persuasive, j’ai mordu. C’est lui aussi qui, connaissant mon intérêt pour la sociologie rurale et l’ethnologie, m’a recommandé en 1975 à Jean Cuisenier et Isac Chiva. Ma volonté de partir à l’étranger sur un projet d’anthropologie sociale et historique l’avait surpris mais il s’était aussitôt mobilisé pour me fournir les bons contacts. Après l’échec d’une première tentative vers l’Iran, il m’avait mis sur la piste de la Casa de Velázquez, où j’ai pu faire ma thèse de 3e cycle et mener mes premières enquêtes de terrain à grande échelle au sein d’une équipe d’économistes et d’agronomes.

En 1975, nous préparions à l’ENS l’agrégation de philosophie, qui avait « la société » au programme (l’agrégation de sciences sociales n’existait pas encore). Il avait réussi à inviter pour nous (en dehors du séminaire de Bourdieu, dont il s’occupait par ailleurs) quelques grandes figures comme Louis Dumont, Georges Condominas, Henri Leridon, Alain Touraine, avec une volonté affichée de pluralisme qui peut surprendre ceux qui le classeraient volontiers parmi les bourdieusiens d’obédience stricte. Il nous faisait lire leurs travaux au préalable, et ces lectures, à commencer par celles de Dumont et de Leridon, pourtant si différentes, m’ont durablement marqué.

J’ai le souvenir d’un homme à la fois tourmenté et drôle, chaleureux ou sarcastique selon les moments, d’un abord simple mais aux réactions parfois compliquées. Alors que Bourdieu était intimidant, Chamboredon jouait auprès de nous le rôle d’un initiateur débordant d’humour, qui savait rendre la sociologie attrayante pour les jeunes gens férus de théorie que nous étions, insistant sur l’importance des exercices de base les plus humbles, comme le codage et la tabulation des données, à une époque où cela se faisait à la main. Pour autant, grâce à sa culture très éclectique, il restait attentif à la qualité de l’érudition, à la précision des références. Le message qu’il nous avait passé était clair : on ne pouvait pas disserter sur les questions de société sans disposer de matériaux solides. Une leçon à retenir aujourd’hui plus que jamais. Jean-Louis Fabiani, dans son hommage, restitue bien cet attachement de Jean-Claude Chamboredon à un durkheimisme constructif et ouvert.

Pour toutes ces raisons, que j’aperçois mieux désormais, j’ai une grande reconnaissance à son égard.

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