Jean-Pierre Cavaille

Centre de recherches historiques - CRH / Groupe de recherches interdisciplinaires sur l'histoire du littéraire - GRIHL

Maître de conférences de l'EHESS
Tél. : 01 53 10 53 80
Mail : jean-pierre.cavaille@ehess.fr
Chaire : Histoire intellectuelle de l’Europe moderne
Site(s): GRIHL

Domaines de spécialisation

- Histoire de la philosophie et histoire intellectuelle des XVIe et XVIIe siècles.

- Histoire religieuse, sociale et politique, XVIe et XVIIe siècles.

- Littérature française, italienne, anglaise et néolatine des XVIe et XVIIe siècles.

Anthropologie historique de l'Europe moderne : configuration du secret et de la tromperie

À travers l'exploration des configurations du secret et de la tromperie au début de l'âge moderne (XVIe-XVIIIe siècles), cette recherche pluridisciplinaire (philosophie, histoire intellectuelle, histoire de la littérature, histoire des sciences, histoire sociale et politique), entreprise déjà depuis quelques années, vise à la constitution d'une anthropologie historique globale, capable d'intégrer les méthodes des sciences humaines et les connaissances acquises sur la période, mais également d'orienter de nouveaux travaux d'archives et de proposer une nouvelle approche de la documentation historique. En effet, par leur présence massive dans la documentation, leurs usages multiples et la réflexion théorique dont elles font alors l'objet, les notions différenciées et complémentaires de secret et de tromperie se sont imposées à mon attention comme susceptibles de constituer une grille d'analyse pertinente pour rendre compte des profondes mutations qui affectent l'ensemble de l'expérience humaine au début de l'âge moderne.

Il s'agit ainsi de mettre à l'épreuve l'hypothèse selon laquelle, entre Renaissance et Lumières, se produit une transformation substantielle du sens du secret dans les divers domaines de connaissance et dans les discours à travers lesquels les hommes se rapportent à la sphère pratique. D'une part on assiste à une entreprise de démystification et de réduction progressive du secret entendu comme "mystère" et, d'autre part, dans tous les domaines, il est possible d'observer une valorisation et une promotion de techniques spécifiques de production et de préservation des secrets. Cette transformation du sens du secret est inséparable d'une mise en cause tout aussi profonde de la fiabilité et de la véracité des signes, et de la constitution tout à la fois de procédures sophistiquées de vérification et de falsification : en effet, le secret, parce qu'il est le résultat de procédures techniques, ou parce qu'il consiste lui-même en dispositifs entièrement maîtrisés par les hommes qui les forgent et les utilisent, devient indissociable des pratiques de leurre et des idées d'illusion, de tromperie et de mensonge. La notion de tromperie, avec son large spectre sémantique, qui s'étend de la simple occultation (silence, dissimulation) jusqu'au mensonge, à la trahison et à la perfidie, joue un rôle absolument central dans la culture de la première modernité, et elle est appréhendée elle-même de manière duelle ; négative et positive : il n'y a pas de doctrine, en quelque domaine que ce soit, et quelle que soit l'aire linguistique ou confessionnelle considérée, qui ne s'emploie à déterminer les conditions et critères d'une bonne et bénéfique tromperie, diamétralement opposée au leurre néfaste et criminel. Cette double valorisation de techniques d'occultation volontaire et de stratégies déceptives sera dénoncée avec la plus grande véhémence par les Lumières, qui croiront y déceler le signe évident d'une culture politique obscurcie par le despotisme et d'une morale pervertie par les procédés retors des casuistes.

Au rebours des préjugés moraux sur la culture d'ancien régime et des interprétations convenues, je me propose d'étudier le rôle joué dans la genèse et le développement de la modernité par l'effort théorique porté sur les multiples formes et modalités du secret et de la tromperie, de la dissimulation et de la simulation, de l'occultation et du mensonge, ainsi que par le souci d'élaborer les procédures techniques les plus efficaces de réservation et de falsification de l'information. Il s'agit par là de tenter de décrire et de comprendre l'évolution globale et les itinéraires particuliers, riches en contrastes et contradictions, qui conduisent d'une culture de la sacralisation du mystère à l'émergence d'une exigence à la fois morale et épistémologique de transparence généralisée.

Ce travail, dont la matière première est formée par un corpus d'œuvres théoriques (philosophie morale et politique, théologie, droit, science de la nature, esthétique, rhétorique...) et littéraires (théâtre, roman...), s'efforce cependant d'échapper à l'écueil d'une pure histoire intellectuelle indifférente aux configurations sociales, politiques et économiques : il s'agit en effet de décrire les diverses configurations du secret et de la tromperie, telles qu'elles apparaissent dans les différents domaines de la réflexion théorique, mais en relation étroite avec les pratiques effectives.

Les enjeux proprement historiques d'une telle enquête concernent au premier chef la ré-élaboration des théories de l'action morale et politique au début de l'âge moderne, mais aussi l'évolution globale de la civilisation des mœurs et des habitudes mentales et sociales, et encore les transformations des institutions majeures et des relations sociales. La recherche s'intéresse ainsi au premier chef à la reformulation du clivage privé-public et à ses multiples apories ; elle vise également à reprendre à nouveaux frais l'étude des constitutions simultanées du sujet et de l'État modernes, considérées aussi bien sur le plan des élaborations théoriques (métaphysique, morale, politique...) qu'au niveau des représentations sociales.

En outre, cette enquête historique se veut en prise directe sur les discussions actuelles, dans les sciences sociales et la philosophie, autour des enjeux culturels et politiques des théories de la communication et du regain d'intérêt pour les questions morales afférentes aux pratiques d'occultation et de falsification de l'information. Elle voudrait également apporter sa contribution aux travaux de philosophie politique contemporains consacrés aux questions des relations de l'action politique avec la vérité et le mensonge, et traitant du conflit - ou prétendu tel - entre acteur politique et "diseur de vérité".

La recherche, soucieuse de varier les échelles d'approche et les méthodes afin de couvrir de façon pertinente le champ d'investigation, s'organise selon trois volets principaux, susceptibles de donner lieu à des enseignements différenciés :

I - un travail de généalogie historique des concepts (simulation et dissimulation, tromperie positive et négative etc.) et des problèmes (le problème théologique et épistémologique de la divinité trompeuse, le problème politique et moral du "mensonge utile", ou bon "mensonge" ; le problème de la dissimulation légitime et illégitime) ;

II - une enquête structurée selon les grandes configurations socio-culturelles qui constituent les principaux domaines de la praxis au début de l'époque moderne (morale, droit, civilité, politique), abordées dans leur effort d'autonomie et leurs interférences multiples ;

III - un travail d'interprétation de textes théoriques (XVIe-XVIIIe siècles), consacrés à la question de la tromperie et du mensonge dans les domaines les plus divers (théologie, métaphysique, sciences de la nature, morale, politique, civilité, rhétorique, esthétique).

 

Évenements

Samedi 14 février 2009
Journée(s) d'étude
Dans le prolongement de la discussion collective entreprise le 7 avril 2008 à l’occasion de la journée que nous avions organisée sur Femmes, irréligion et dissidences religieuses au début de l’époque moderne , nous voudrions observer le genre masculin, dans sa relation supposée privilégiée à...

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