Questions à Céline Béraud autour de son ouvrage "Le catholicisme français à l'épreuve des scandales sexuels"

Céline Béraud, directrice d’études de l’École des hautes études en sciences sociales, sociologue et membre du Centre d’études en sciences sociales du religieux (Césor), répond aux questions autour de son nouveau livre Le catholicisme français à l'épreuve des scandales sexuels publié au Seuil en 2021.

 

Quand éclatent les scandales sexuels dans le catholicisme français ?

Les violences sexuelles exercées au sein de l’Eglise catholique ne sont pas nouvelles. Elles ont une longue histoire, que Claude Langlois a retracée en remontant jusqu’à la Révolution française. Si l’on se situe dans la période la plus contemporaine, le début des années 2000 a constitué un moment de révélations de plusieurs affaires. Un évêque a même été condamné en 2001 pour non dénonciation d’atteintes et de crimes sexuels sur mineurs. Mais ce n’est qu’en 2018-2019 qu’éclate véritablement le scandale dans le sillage de l’affaire Preynat, ce prêtre du diocèse de Lyon, qui a commis pendant des années des agressions sur les jeunes scouts de sa paroisse. Le premier trimestre de l’année 2019 est ainsi marquée par une accumulation de révélations portées par les associations de victimes et les médias, et certainement encouragées par le mouvement #MeToo qui est concomitant.
Ce type de scandale, relatif à des enfants abusés par des clercs dont beaucoup ont été protégés par la hiérarchie ecclésiale jusqu’à son plus haut niveau, n’est pas isolé. Il a éclaté avant dans d’autres pays, selon des temporalités différentes : Etats-Unis, Canada, Chili, Australie, Autriche, Allemagne ou encore en Pologne pour ne citer que quelques exemples.
Mais les actes dont il est question en France depuis 2018-2019 ne se limitent pas à la pédocriminalité. Parmi les victimes qui s’expriment se trouvent aussi des personnes majeures, notamment des religieuses violées et des séminaristes. Le scandale est également nourri par la révélation de pratiques sexuelles librement consenties. Dans Sodoma paru début 2019, Frédéric Martel a ainsi décrit des cardinaux qui tiennent publiquement des propos homophobes et mènent une double vie homosexuelle.


Pourquoi s'y être intéressée ?

Je travaille depuis une dizaine d’années sur le phénomène de politisation des questions de genre et de sexualité, auquel l’Eglise catholique participe pleinement. On l’a vu lors de la controverse publique relative au mariage pour tous en 2012-2013 et de ses différents avatars : mise en cause des politiques scolaires de lutte contre les inégalités entre filles et garçons particulièrement vive en 2014 autour du dispositif expérimental des ABCD de l’égalité ; opposition à l’extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires qui s’est exprimée lors du dernier débat bioéthique en 2018 et s’exprime encore alors que la loi n’est toujours pas votée.
Les scandales sexuels qui impliquent des membres du clergé font resurgir dans le débat intra-catholique la question du célibat sacerdotal et celle de la place des femmes. On voit ainsi que les questions de genre et de sexualité travaillent de l’intérieur le catholicisme et non pas seulement de l’extérieur, selon l’image de la citadelle assiégée volontiers cultivée par des évêques mais aussi par la nébuleuse militante issue de La Manif pour tous.
La recherche que j’ai menée ne relève pas d’une sociologie des violences sexuelles, de leur prévalence. Je n’ai enquêté ni auprès des victimes ni auprès des agresseurs. C’est une sociologie du scandale et de ses effets au sein du catholicisme français que j’ai voulu conduire.


Que font les scandales sexuels à l'Église ?

La multiplication des révélations et leur publicisation, qui s’accélèrent début 2019, suscite une très forte émotion collective chez les catholiques. Elles ébranlent ce monde religieux, déjà en voie de minorisation en France tant d’un point de vue démographique que culturel et politique.
Les scandales mettent à l’épreuve l’appartenance au catholicisme. A l’échelle individuelle, des formes de protestations souvent silencieuses ont eu lieu. Ces protestations conduisent à des phénomènes de désaffiliation. Ainsi, le nombre de demandes de « débaptisation » a crû fortement en 2018-2019. Il s’agit certainement de personnes déjà éloignées du catholicisme. D’autres ont eu recours à des formes de protestation de l’intérieur (protest within), se détournant un temps de la pratique dominicale ou suspendant leur don au denier de l’Eglise, cette contribution annuelle volontaire qui constitue l’une des principales ressources financières des diocèses.
Les scandales suscitent en outre des prises de parole : dans la presse catholique, dans des paroisses où ont été organisées des rencontres, dans les ouvrages écrits pour beaucoup par des femmes théologiennes. Toutes posent la question des modalités catholiques d’exercice de l’autorité et de leur nécessaire réforme. C’est cette mobilisation politique, morale et ecclésiale, qui m’a tout particulièrement intéressée.


Comment avez-vous mené vos travaux sur un sujet aussi sensible ? Avez-vous rencontré des résistances ?

J’ai enquêté en février 2019 et l’automne 2020, en réalisant des observations d’événements et en menant des entretiens avec des personnes (clercs et laïcs, hommes et femmes) engagées dans la mobilisation suscitée par les scandales.
L’accueil a été plutôt bon. Il y a cinq ou dix ans, les choses auraient certainement été plus compliquées. Depuis, les catholiques sont dans leur très grande majorité sortis du déni. L’ébranlement suscité en interne par les scandales a été tel que l’analyse des logiques sociales qui ont conduit à l’accomplissement de ces violences sexuelles et au silence voire à la dissimulation qui ont accompagné de tels actes est considérée avec une certaine attention.
 

En savoir plus

Béraud Céline, Le Catholicisme français à l'épreuve des scandales sexuels, Paris, Seuil, coll. La République des Idées, 2021

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Chercheur(s):
Céline Béraud