Apercevoir la ville

De

Thèse soutenue par Sylvaine Bulle

Préparée sous la direction de Jean-Louis Cohen

Président du jury : M. Rémi Baudouï, Professeur à l'université Grenoble-II

Jury : M. Jean-Charles Depaule, Directeur de recherche au CNRS
M. Marc Ferro, Directeur d'études à l'EHESS
Mme Nadine Picaudou, Professeure à l'Institut national des langues et civilisations orientales
M. Kapil Raj, Maître de conférences à l'EHESS

Spécialité : Histoire et civilisations


Ce travail se situe dans le champ de l'histoire urbaine et sociale. Il se propose de saisir simultanément, mais dans trois temporalités politiques et historiques distinctes, les conditions de production du territoire palestinien ou de ses villes clefs et les conditions de transmission des savoirs historiques liés à la ville et aux établissement humains.

La fabrique urbaine de la Palestine arabe contemporaine (1920 à 2002) a connu plusieurs formes de souveraineté qui suivent les mouvements des empires et les guerres du siècle. Le règne de l'empire ottoman s'achève en 1918 pour laisser la place au Mandat anglais (1922-1947), puis à l'administration jordanienne (1948-1967). L'occupation militaire israélienne durera de 1967 à 1993 jusqu'à l'avènement fragile d'une indépendance évanouie en 2002.

Nous partons de cette vigueur du fait politique pour construire un objet urbain qui soit un objet historique et scientifique et qui permette de lire les points de rencontre et de tension entre des pouvoirs extérieurs et une société locale. En mettant l'accent sur la dynamique des pouvoirs, des espaces et des hommes, appliquée aux seules aires urbaines, nous posons tout au long du cheminement scientifique deux hypothèses centrales : la première selon laquelle la fabrication du territoire palestinien revendiqué comme objet patriotique et nationaliste a été influencé par les présences étrangères ou coloniales successives mais aussi par la circulation des hommes et des biens et des savoirs qui préexistent au mouvement d'indépendance, celleci ayant peut-être été confortée dans la période éphémère de reconstruction. D'autre part, le cadre de production politique et matérielle et symbolique des territoires dans des contextes idéologiques distincts, de l'humanisme progressiste anglais, à leur militarisation durant les années d'occupation israélienne, puis lors de la reconstruction ne peut être dissocié de la place prise par les représentations symboliques et les régimes discursifs liés aux premiers.

À partir de l'éclairage simultané des discours, des milieux professionnels ou administratifs et des types d'espaces urbains produits successivement dans la période coloniale anglaise, de tutorat jordanien, d'occupation militaire et enfin de courte pacification, la recherche montre les articulations scientifiques et historiques possibles entre espace, pouvoir et savoir et met à jour des types de gouvernementalité des hommes et des territoires spécifiques.

La démarche scientifique adoptée en procédant de la variation des échelles d'observation et d'analyse, du territoire au quartier, des grandes instances institutionnelles aux milieux, aux populations privilégie les surfaces d'inscription ou les formes d'exercice de régimes politiques et historiques, leurs agencements plutôt que leur fondements. Les faits urbains, les savoirs tout comme les pratiques professionnelles et les discours sur la ville qui se dégagent sont saisis à l'intérieur d'ensembles historiques ou politiques où l'on retrouve différentes formes de pouvoir, différentes relations à la société arabe locale, différentes réceptions du projet urbain et territorial, par cette dernière.

La recherche s'est fondée sur des sources variées situées en France, en Israël et en Palestine. À la documentation officielle se sont ajoutées les archives officielles britanniques, jordaniennes et israéliennes, les fonds écrits et visuels des sociétés savantes présentes dès le XIXe siècle en Palestine et surtout les témoignages oraux d'acteurs professionnels (urbanistes et architectes, fonctionnaires, syndicats) ayant exercé ou ayant lien avec les territoires palestiniens.

La première partie traite de la présence anglaise en Palestine dans le cadre du mandat de civilisation (1922-1948). Le premier chapitre rappelle les enjeux du projet colonial anglais qui est celui de la modernisation de la société locale. Celui-ci poursuit le mouvement d'ouverture au capitalisme de la fin du règne ottoman en s'appuyant selon des modes contradictoires et différentiels sur les deux communautés juive et arabe et sur toutes les ressources locales : force de travail, potentiel économique, populations, ordonnancées autour d'une vision continentale et de réformes de la vie locale. La réforme du cadastre et du droit foncier illustre cette conception « rationalisante » de la gestion de la cité, servant l'idéal de progrès, mais non sans conséquence. L'éviction des paysans palestiniens au profit de l'installation du Foyer juif prévu dans le cadre du mandat de civilisation et la codification de outils fonciers pour augmenter les transactions foncières au détriment des autochtones cristallisait l'éveil de la conscience nationaliste palestinienne et la résistance à la présence anglaise.

Le second chapitre détaille les modalités de transfert de modèles et de technologies d'aménagement de même valeur européenne à différents endroits du territoire : l'un arabe, l'autre juif réputé être le transfuge de la société européenne. La période mandataire met en scène à l'échelle d'une région administrative, comme le gouvernorat de Jérusalem, des urbanistes royaux, les hauts-commissaires britanniques ainsi que des entrepreneurs internationaux. Ils seront porteurs d'une idéologie progressiste voir utopique héritière des Lumières qui converge vers une aventure urbaine nouvelle avec d'ambitieuses actions d'aménagement et d'équipement, une esthétique colonialiste, mais spatialisées dans la seule Jérusalem occidentale fortement européanisée ou dans la vielle ville à forte charge symbolique. Si l'administration soutient la création d'un tissu urbain cosmopolite dans la Palestine occidentale et les villes côtières en s'appuyant sur une internationale urbaine constituée des entrepreneurs, des mécènes ou des professionnels, le modèle de modernité urbaine ne semble pas fonctionner dans la Palestine intérieure arabe. L'écart économique et démographique s'est creusé entre les villes côtières et intérieures, entre la région de Jérusalem et les villes secondaires de Naplouse, Hébron et Ramallah. La politique urbaine du mandataire a renforcé une partition sociale et territoriale. Dans les régions intérieures, de Naplouse à Bethléem où les villes restent peu peuplées, avec une topographie sociale particulière, les communautés demeurent réfractaires au mouvement de transformations urbaines impulsé par une internationale urbaine.

Le chapitre III éclaire la double fracture sociologique et urbaine à la lumière des discours des nationalistes palestiniens, de leur réception du projet anglais et d'autre part, les représentations de la société autochtone par les administrateurs ou techniciens occidentaux. Pour les leaders, la figure de la ville est une menace pour l'ordre rural ou pour la société traditionnelle et ses clans, et ne semble pouvoir fonctionner comme référence de l'identité palestinienne. Partant de là, ni l'image de la civilisation européenne, ni son modèle urbain ne parviendront à s'imposer dans la Palestine arabe en même temps que le conflit communautaire prend nettement le pas jusqu'à la guerre de 1948.

La seconde partie se concentre sur le gouvernement de l'espace et des hommes survenant dans la période suivant la partition territoriale de 1948 et surtout dans la période d'occupation israélienne survenant après la guerre des six jours (1967). Le premier chapitre annonce le caractère biopolitique du gouvernement des territoires avec l'extrême catégorisation de citoyens et des espaces issue de l'exil et de la partition dans la première période (1948-1967), l'apparition de paysages urbains atypiques, à l'image des camps de réfugiés et de nouveaux bidonvilles installés à l'est de la ligne verte dans la partie palestinienne désormais administrée par la Jordanie. L'analyse met en évidence le lien symbolique qui unit la perte matérielle du territoire après l'exil palestinien suivant la création de l'État d'Israël et la naissance d'un champ de mémoire autour des signes d'identification au patrimoine rural abandonné ou encore avec la consécration de la vieille ville de Jérusalem dans l'imaginaire patriotique, là où le gouvernement jordanien délaisse plutôt les villes intérieures.

Il y a plusieurs raisons de s'attarder dans le second chapitre sur le gouvernement d'occupation tel qu'il s'exerce dans les territoires palestiniens entre 1967 à 1993. D'une part, celui-ci s'appuie sur un régime d'exception, avec des normes sécuritaires, des politiques territoriales (sécurité, déplacements, état civil, fiscalité, lois) définies sur un appareillage militaire peu égalé et qui le fait apparaître sous son aspect biopolitique, comme une forme de pouvoir moderne qui gère la vie, détaché des préoccupations progressistes qui caractérisait le projet colonial anglais et des Empires. D'autre part, le projet territorial d'Israël apparaît comme le modèle accompli d'un gouvernement du territoire superposant des exigences de surveillance à un idéal politique voire utopique basé sur l'expansion et amenant des formes particulières d'organisation de l'espace : militarisation des savoirs, colonisation, police de l'espace, transformations d'un espace autochtone façonné aux besoins et à l'image de l'extrasouveraineté.

La période d'occupation amène à regarder les grandes fonctions de l'espace palestinien au sein du projet d'expansion mais également le thème des savoirs au sein d'une administration militarisée. Des professionnels civils et militaires servent dans l'antichambre du gouvernement le projet national d'Eretz-Israël, dans les territoires et cristallisent la dimension technocratique de l'espace. Celle-ci est analysée à partir de la combinaison de modes de planification des villes intra muros et extra muros par l'administration militaire, de l'usage des ordonnances militaires coercitives pour les établissements humains palestiniens et des modes de représentation et de codification de l'espace privilégiant la dimension idéologique au détriment des éléments matériels et humains.

La création des colonies apparaît significative d'une pensée urbaine technocratique et le champ urbain palestinien compris comme ensemble des pratiques de savoirs et de projets est neutralisé par l'exercice d'un nouveau mode d'extra-souveraineté. Mais il apparaissait nécessaire de revenir dans le chapitre III sur les lieux et les formes du patriotisme, tels qu'ils s'expriment dans le milieu professionnel palestinien et israélien. L'Intifada aiguise la conscience nationale et le rôle des corporations dans la résistance, multiplie les actions identitaires autour du patrimoine et de la Jérusalem sainte. Le corps des techniciens est renouvelé par le patriotisme mas dépourvu de projets politiques. En comparaison, le milieu professionnel israélien, dans un esprit patriotique « en miroir » converge vers Jérusalem, laboratoire d'idées urbaines et sociales où peuvent s'entrecroiser nationalisme éclairé, expressions culturelles et projets urbains notamment sur le tracé de la ligne verte.

La troisième partie est consacrée à la courte période de pacification et de construction nationale palestinien (1995-2002) avant que la guerre et la reprise du conflit ne la referme. Dans cette séquence, l'espace est producteur. La recherche s'attache aux lieux, aux formes urbaines et aux savoirs créés par la construction nationale qui permet de lire un rapport continu entre identités politiques et identités urbaines. Si le premier chapitre relève les contours et le contexte et les représentations du processus de paix perçu comme une entreprise de pacification décidée par la communauté internationale imposant d'avantage de normes sécuritaires et de catégorisation et plus ou moins réfutée par la société locale, le second chapitre cerne un processus productif, symbolique et mental induit par la fin de l'occupation. D'une part sous le poids conjoint du retour des exilés et d'une diaspora entrepreneuse et de leurs investissements, la reconstruction donne une légitimité à la libéralisation foncière, à l'urbanisation effrénée du capital sans que celles-ci ne soient encadrées dans un cadre institutionnel et politique. Si un désir de renouvellement historique de la ville traditionnelle est mis au jour par l'apparition de nouveaux modes d'habiter, par des tentatives d'accès à la monumentalité, les centres urbains de Ramallah à Gaza gardent, à l'exception de Gaza, l'image de villes intermédiaires, sans aspiration à un modèle métropolitain attractif.

Le troisième chapitre nous permet d'avancer l'hypothèse de la localité au croisement des vecteurs transnationaux ou internationaux et de la culture nationaliste ou de l'imaginaire national, et qui renouvelle le mode de circulation des hommes et des idées. La reconstruction palestinienne est une entreprise internationale à la fois politique, économique et diplomatique impliquant une dynamique d'acteurs qui défendent le bien commun de la nation. Ils se sont investis dans le maintien des symboles identitaires et culturels : patrimoine bâti, muséographie mais qui utilisent également des références, des pratiques occidentales réinterprétés à l'échelle locale. Si l'idée de nation semble surtout converger dans des objets de dévotion à l'instar du monument, des centres anciens, des lieux de mémoire, les enjeux sociaux et politiques semblent avoir été occultés par les acteurs politiques et économiques comme ceux de l'intégration des catégories les plus atypiques : les citadins non citoyens de Jérusalem et les réfugiés. Le dernier chapitre consacré à la constitution de savoirs et des cultures urbaines de la reconstruction nationale illustre également le poids des identités politiques et du patriotisme qui façonne le milieu des urbanistes de retour en Palestine, les représentations urbaines et la constitution d'un champ d'historiographie et d'histoire urbaine.

Tout au long du XXe siècle, l'ensemble des éléments historiques, démographiques et sociaux, l'ensemble des pratiques urbaines jusque dans la dernière période converge vers l'idée de l'impuissance des identités urbaines dans la Palestine orientale et conforte la dialectique complexe entre des politiques urbaines, leur contenu relationnel et la structure mentale et géographique d'un territoire.

This research belongs to the field of urban history. It concern an analysis of the production of urban space in Palestine revendicated as a patriotic and nationalist object, influenced by the western and colonial presence. The research focuses on the dynamics of power, space and knowledge, regarding through the analysis of professionnal and urban cultures, crossing the production of the space.

The first part concern the period of the British Mandate (1920-1948) focused on the transfert of european urban knowledge and models, western and urban entreprenariat in the West part of Territory. The second part concern the militarisation of the space and urban knowledges in the context of post war and israeli occupation (1948-19994) and the third part examines the short period of "pacification" and international peace process (1994-2002) and describe the urbanisation of the capital, urban renewal and news urban culturs, parodoxes of the reconstruction, at the cross-crossing of nationalism and universal influences.

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