Du bâton de berger à la souris d'ordinateur. Les bergers ovins transhumants du sud-est de la France aux prises avec la bureaucratisation d'un métier-passion (2000-2020)

De Emilie Richard-Frève - Centre Norbert Elias - CNE
,
De Emilie Richard-Frève - Campus EHESS Marseille

Résumé

Cette recherche traite de l’évolution du métier de berger de moutons transhumant en Provence entre le début des années 2000 et 2020, une profession confrontée à une normification et une bureaucratisation croissantes de leur travail du fait notamment des réformes successives de la Politique Agricole Commune. À partir du début des années 2000, l’accent politique mis sur la « multifonctionnalité » de l’agriculture, d’une part, et le « découplage » des aides de la production, d’autre part, accroissent le montant « des primes » dans le revenu des bergers, et imposent davantage de contraintes dans le fait de devoir respecter diverses normes et les principes de l’« éco-conditionnalités » qui modifient le travail. Ces « normes publiques » multiples concernent différents secteurs d’activités (transport, sanitaire, environnement…) à différents niveaux de gouvernance (local, national, européen…) qui souvent se contredisent et se superposent. Le berger ne les gère pas seulement comme un individu seul dans son travail, mais aussi en tenant compte d’un « groupe professionnel localisé » (GPL) (Darré 1985), auquel il appartient, et qui intègre différents statuts de bergers (éleveurs/salariés), une Pastrille, qui s’étend sur un vaste espace de transhumance et d’interconnaissance (la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et ses franges). Ce groupe composé de bergers aux profils et aux trajectoires diversifiés définit aussi par des normes professionnelles ce qu’il est possible de faire dans le travail et ce qu’il est possible d’être en tant que berger. Cette recherche analyse la confrontation de ces normes diverses (publiques et professionnelles) que vivent ces bergers, partagés entre leur volonté de suivre un éthos professionnel particulier qui, au début des années 2000, encourage le maintien de la tradition, et le respect de ces nouvelles normes, qui le remet en cause. Dans le cadre de cette recherche réalisée en immersion en étant bergère pendant 15 ans, j’analyse l’évolution de l’ethos de ce groupe professionnel localisé. Cette thèse identifie trois moments de cette confrontation normative. À une première période d’incompréhension, et de rejet face à des mesures jugées absurdes, succèdent une phase de confrontation brutale lorsque les contrôles et les sanctions se durcissent, puis une phase d’apaisement relatif, lorsque les nouvelles normes sont davantage intériorisées par choix ou par résignation. J’analyse dans cette recherche les différentes stratégies (actives ou passives) mises en place par ces pastres pour gérer cette confrontation de normes, et la façon dont, au cours de ces quinze années, les représentations et les pratiques du métier ont été recomposées. Comment un groupe qui priorisait le maintien de la communauté à l’affirmation individuelle se transforme avec le temps pour laisser plus de latitude individuelle notamment dans la gestion des normes publiques imposées ? Comment la part croissante des primes dans le revenu des bergers conduit, par résignation ou par choix, à en faire un élément central dans le choix des pratiques, au détriment parfois de l’ancienne éthique du métier ? Comment les nouvelles générations de bergers s’accommodent différemment de ces changements ? Comment un métier-passion pratiqué par des bergers proches du troupeau devient progressivement un métier-professionnel pratiqué par des éleveurs plus distancés des bêtes ? Comment cette perception d’intervention de développement autrefois perçu comme extérieur au groupe devient plus familière et intérieure à celui-ci à mesure que ce groupe change de forme d’organisation, de frontières identitaires et qu’une intériorisation des normes a lieu ? À travers le cas des bergers de la région PACA, cette thèse est une contribution aux débats sur la bureaucratisation des sociétés contemporaines, l’inflation normative et ses impacts sur les groupes professionnels et le sens au travail.

Jury

  • M. Philippe Lavigne-Delville (Directeur de thèse), IRD
  • M. Yvan Droz (Co-Directeur), Graduate Institute Geneva
  • Mme Anne-Marie Brisebarre, CNRS
  • M. Jérémie Forney, Université de Neuchâtel
  • Mme Béatrice Hibou, CNRS
  • M. Dominique Jacques-Jouvenot, Université Franche-Comté
  • Mme Valeria Siniscalchi, EHESS

 

Informations pratiques

Date(s)
  • Vendredi 18 décembre 2020 - 14:00
Lieu(x)
  • Visioconférence Afin d'affecter le moins possible la qualité de la visioconférence nous sommes contraints de limiter l'accès au public. Les personnes souhaitant assister à la soutenance devront se rapprocher du candidat.