Soutenance de thèse

Du barrage au guichet. Naissance et transformation des mouvements de chômeurs en Argentine (1990-2015)

Résumé

Cette thèse porte dans une perspective sociohistorique et ethnographique sur le mouvement piquetero en Argentine et ses transformations successives durant les années 2000. Ce mouvement qui est né des actions collectives des chômeurs et travailleurs précaires à la fin des années 1990 contre les effets des réformes « néolibérales » et tient son nom de l’un de ses modes de protestation privilégié, le barrage de route ou piquete, a en effet donné lieu à l’implantation sur tout le territoire d’un vaste réseau d’organisations prestataires de services. Dès ses débuts, le mouvement piquetero a fait l’objet d’un double traitement de la part de l’État oscillant de manière ambiguë entre répression et récupération. Mais c’est finalement la deuxième option qui va l’emporter avec la mise en place de programmes de transferts conditionnés des ressources (Conditional Cash Transfer Programs). Dans cette nouvelle configuration de l’action publique ciblée, il s’agit désormais pour l’État de déléguer la distribution des aides sociales à un réseau d’organisations, au regard de leur proximité territoriale avec les populations précarisées. Or, ce rôle de guichet, qui tend à introduire d’une manière ou d’une autre de la concurrence entre les organisations, a ainsi rapidement contribué à fragmenter encore davantage l’espace piquetero. Dans le cadre de cette recherche, nous nous sommes donc intéressés aux effets ambivalents des rapports entretenus par l’État avec un mouvement social sur la base d’une sociologie historique de l’espace des organisations piqueteras et de l’analyse des trajectoires individuelles et collectives des participants, avant, durant et après leur engagement. Au cours de ce travail, nous avons cherché à combiner méthodes qualitatives et quantitatives à partir d’une vaste enquête de terrain menée pendant 40 mois, entre 2000 et 2015, dans deux provinces argentines. D’une part, à travers une ethnographie nous avons observé le cadre des interactions entre leaders, militants de base et autres membres, tout en multipliant les entretiens biographiques approfondis auprès de ces différentes catégories (N=104). Une prosopographie des leaders et de leur carrière militante (N=76) nous a, d’autre part, permis à partir des méthodes statistiques de l’analyse factorielle et de la classification de rendre compte de la structuration de cet espace des organisations de chômeurs. La thèse s’attache d’abord, dans une première partie, à l’appui d’archives et d’entretiens, à mettre en lumière les conditions de possibilité de la cristallisation progressive d’un mouvement social en un espace d’organisations. Tout au long de cette partie, nous avons cherché à appréhender le contexte, les enjeux et les moyens d’action de ce mouvement contestataire, en rapportant son inscription à l’évolution depuis le début du XXè siècle des rapports entre État (les gouvernements successifs), partis politiques et syndicats, et aux redéfinitions des modalités de l’action publique qui en découlent. Ce qui frappe tout particulièrement au travers de cette approche rétrospective, c’est notamment l’ancrage de ce mouvement dans tout un ensemble de structures associatives préexistantes (communautés chrétiennes de base, mouvements de lutte pour la terre). Pour prolonger cette histoire sociale du mouvement, un traitement localisé d’une série de conflits dans les provinces argentines donne à voir la façon dont dans une conjoncture de privatisations et de montée du chômage, les premiers mouvements de chômeurs sont parvenus progressivement à se faire reconnaître comme interlocuteurs légitimes des gouvernements d’abord au niveau local puis national. La deuxième partie de la thèse est, elle, consacrée à l’analyse des pratiques militantes propres à ces organisations avec une focale centrée sur les formes d’encadrement des chômeurs et travailleurs précaires, puis sur les carrières des leaders. L’ouverture de la boîte noire des organisations révèle ainsi à quel point leur fonctionnement interne résulte de la capacité d’un ensemble d’intermédiaires à mener un travail de représentation, de mobilisation et de gestion des ressources vis-à-vis de fractions des classes populaires particulièrement disposées à s’engager dans la durée. L’examen statistique des trajectoires de leaders nous renseigne par ailleurs sur les ressources nécessaires à l’occupation d’un tel poste et sur leur efficacité en termes de négociation avec les représentants de l’État, liés pour la majorité d’entre eux à d’expériences militantes précoces acquises auprès des partis, des syndicats et de l’administration locale. Dans cette étude des leaders, il était d’important de mettre en évidence ce que l’engagement fait à leurs parcours individuels à l’image d’une fraction de ce groupe qui a pu trouver dans les organisations de véritables tremplins pour l’obtention de mandats représentatifs (député, conseiller municipal, sénateur, etc.) et de postes dans la haute administration (secrétaire d’État auprès d’un ministre, etc.). Enfin, une troisième partie a servi à appréhender les pratiques associatives au sein des organisations par les usages que font les participants de leur engagement. Nous avons cherché en premier lieu à restituer les logiques ayant présidé à l’entrée de ces chômeurs et travailleurs au sein des organisations. Les profils recrutés ont été étudiés pour donner à voir ce que sont les conditions de l’engagement de ces chômeurs et travailleurs précaires dans la durée, ainsi que les effets sur leurs trajectoires. C’est ensuite avec l’observation des pratiques notamment lors des assemblées qu’il a été possible de prendre la mesure des principes d’encadrement tendus entre militantisme et management qui pèsent sur les participants. Si cette fraction de précaires témoigne au sein des classes populaires de formes de mobilisation et de résistance particulièrement exemplaires, ils tendent également à déployer des modalités d’accommodement aux organisations, différenciées suivant leur socialisation, ainsi que le volume et la nature de leurs ressources. Cette thèse pourra intéresser toutes les personnes travaillant sur des problématiques liées aux transformations de l’État et de l’action publique, leurs effets paradoxaux, mais aussi aux questions d’institutionnalisation des mouvements sociaux et, plus largement, de tout ce qui a trait à la question sociale au sein des systèmes politiques dans les pays du Sud.

Jury

  • M. Philippe Urfalino (Directeur de thèse), EHESS
  • M. Loïc Blondiaux, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Mme Camille Goirand, Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
  • M. Gérard Mauger, CNRS
  • Mme Françoise Montambeault, Université de Montréal

Informations pratiques

Date(s)
  • Lundi 12 novembre 2018 - 14:00
Lieu(x)
  • EHESS (salle AS1_08), 54 boulevard Raspail 75006 Paris