Soutenance de thèse

Le culte de Maria Lionza au Venezuela : mémoire collective et politique

De Anabel Fernandez Quintana - Institut des mondes africains - IMAF

Résumé

Le culte de possession autour de María Lionza connaît une importante phase d’expansion au début du XXème siècle, lorsque des flux migratoires intenses se dirigent non seulement vers les champs d’exploitation pétrolière mais aussi vers les espaces urbains qui, en étant les principaux bénéficiaires du miracle économique entraîné par la découverte de l’ « or noir », s’engagent dans un processus vertigineux de modernisation. Originaire du Centre-Nord du Venezuela, cette dévotion s’est donc consolidée parallèlement à l’essor du modèle économique rentier et de l’édification d’un État centralisé bien décidé à mettre en ouevre un ambitieux programme d’unification nationale dont l’historiographie patriotique, alors largement promue par les pouvoirs publics, était le fil conducteur. Curieusement, les grands symboles de cette cosmogonie républicaine se retrouveront progressivement dans les centres « spirites » marialionceros qui prolifèrent surtout en ville : ainsi, vers la fin des années 1950, de nombreuses figures historiques (comme le cacique Guaicaipuro ou le Libertador Simón Bolívar) s’intègrent peu à peu aux autels de culte, toujours prêts à accueillir de nouvelles entités. Ces personnages, désormais considérés comme des divinités, communiquent directement avec les adeptes par le biais de médiums lors du rituel sacré de la transe.   Cette thèse s’interroge sur la nature et le sens des interférences et des possibles chevauchements entre les représentations du passé véhiculées par l’État-nation vénézuélien, et celles mises en avant dans le culte de María Lionza. En explorant les métamorphoses subies par la dévotion depuis le XXème siècle, nous examinerons l’extraordinaire capacité de ce phénomène religieux à récupérer des épisodes précis du passé, depuis la Conquête et les guerres d’indépendance jusqu’à la modernité pétrolière non exempte de contradictions. Dans cette démarche, la notion de « mémoire collective » joue un rôle central, puisque cette réappropriation suppose avant tout la réélaboration, au gré des crises politiques et économiques qui ont secoué le pays, de l’Histoire telle qu’elle se présente dans le discours officiel. À partir d’une enquête de terrain menée dans le lieu de pèlerinage le plus important du culte de María Lionza, la montagne de Sorte (État de Yaracuy, Venezuela), nous décrypterons les trames mémorielles qui s’imbriquent et s’enchevêtrent dans ce culte tout au long des deux derniers siècles tout en réfléchissant sur les nouvelles lectures, parfois tout à fait inattendues, qu’elles offrent du passé commun. À cet effet, nous proposerons d’abord une analyse détaillée de la géographie sacrée de Quibayo (montagne de Sorte), pour montrer comment les représentations d’autres époques qui s’y sédimentent vont de pair avec des périodes de crispation sociale dont les coups et les contrecoups ont marqué différentes générations d’adeptes. Ensuite, nous nous intéresserons à la dimension performative de la mémoire collective, en jetant un regard sur l’une des lignées d’esprit les plus populaires, les Indiens, et sa mise en scène dans le principal rituel de possession collectif, « la danse sur le feu ». Enfin, nous retracerons l’évolution récente du culte dans cette période d’enthousiasme révolutionnaire, et nous mesurerons l’impact du retour en force de l’idéologie nationaliste sur la dévotion.

Jury

  • M. Jean-Pierre Dozon (Directeur de thèse), EHESS
  • Mme Catherine Alès, CNRS
  • M. Olivier Compagnon, Université Sorbonne Nouvelle -  Paris 3
  • M. Erwan Dianteill, Université Paris Descartes - Paris 5
  • M. Alexander Mansutti Rodriguez, Universidad Nacional de Educacion (Equateur)

Informations pratiques

Date(s)
  • Jeudi 15 mars 2018 - 15:00
Lieu(x)
  • EHESS (salle de réunion de l’IMAF), 96 boulevard Raspail 75006 Paris