Soutenance de thèse

Fernand Léger : peinture, poésie et "vie moderne".

Résumé

Cette recherche a pour point de départ le double sens que Fernand Léger donne au terme de « sujet » pour désigner, dès les premières décennies du XXe siècle, l’argument du tableau et la prévalence de la représentation de la figure humaine, mais surtout pour en délester la peinture qu’il appelle « moderne ».   Problème de peintre, qui trouve son origine dans la rupture qu’opère, en France, l’art moderne par rapport à l’exigence du sujet historique, littéraire, mythologique de la tradition académique. Dans l’évolution des rapports entre peinture et littérature entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle se joue notamment le passage d’une peinture académique jugée littéraire et discursive par les artistes modernes à un rapprochement inédit de la peinture et de la poésie, rapprochement dont l’enjeu est, pour la première, la réinvention du tableau au contact de la l’expérience poétique.  L’articulation qu’opère Léger lorsqu’il emploie le terme de « sujet » nous rappelle que dans l’idéal de la grande peinture académique, l’argument dramatique est pris en charge par les personnages représentés, traduit par la passion qui éclate sur un visage, qui s’affirme par un mouvement violent. Or ce qui est au cœur des bouleversements du rapport de la peinture à la littérature est la mise en question de la représentation dramatisée de l’individu, de sa toute-puissance comme sujet de l’action, représentation souvent remplacée par une image du corps travaillée par les peintres dans un rapport de proximité avec la poésie. Fernand Léger est exemplaire de la violence de cette mise en cause, lui qui a voulu traiter, plastiquement, le corps humain comme le plus banal des objets.   Farouchement opposé à toute conception « littéraire » de la peinture, celui-ci n’a pourtant jamais cessé de côtoyer la poésie et de fréquenter écrivains et poètes. Il est en cela un passionnant exemple des changements que l’art moderne fait intervenir dans les rapports de la peinture à l’écriture et au langage. Léger a travaillé avec Blaise Cendrars, le poète dont il a été le plus proche, mais a aussi fréquenté Guillaume Apollinaire et Louis Aragon, illustré les Lunes en papier d’André Malraux en 1921, le poème Liberté, de Paul Eluard, en 1953, Les Illuminations d’Arthur Rimbaud en 1947, avant de publier, en 1950, son propre texte, Cirque, illustré par lui-même. Des artistes modernes du XIXe siècle, il hérite l’idée que l’art doit avoir affaire avec la vie qui lui est contemporaine. Mais dans les années 1910/1920, le spectacle de la vie moderne est aussi celui de l’industrialisation rapide, de l’effervescence des transports en commun, des publicités gigantesques qui envahissent les murs des villes. La grande ville est le lieu de la naissance conjointe de la poésie et de la peinture modernes ; la vie moderne à la fois l’objet et l’arrière-fond des échanges entre peintres et poètes. Cette dernière charrie son lot d’expériences inouïes et traumatiques : la concentration de populations dans des villes qui explosent, l’épreuve d’une guerre en rupture totale avec celles qui l’ont précédée. La ville moderne est le lieu de la rapidité, de la condensation et des contrastes, elle est aussi le siège d’une vie économique et industrielle qui suit son cours, objectivée dans les choses ; l’individu y réagit surtout à des stimuli, sa subjectivité y est réduite au minimum. C’est là le sentiment de Léger, qui a trouvé dans le spectacle une réponse à l’aversion que lui inspirait une peinture théâtralisée, fondée sur un argument narratif préexistant et reposant sur l’action dramatisée de protagonistes. Aux dramatis personae d’autrefois, répondent les corps des acrobates, des cyclistes, des girls, des patineurs, corps aux prises avec des objets. Si Charlot plaît tant à Léger, c’est qu’il est un corps-machine, porteur de la seule mobilité qui lui convienne pour le temps qui est le sien. Comme Cendrars, Léger a, de gré ou de force, sauté à pieds joints dans son époque. Tous deux ont fait l’expérience de la Première Guerre mondiale. Poésie et tableau se laissent pareillement gagner par une réalité extérieure nouvelle, hétéroclite, violente, rapide, fragmentée. Il s’agit d’en échafauder les équivalents dans l’espace limité – mais qui peut s’avérer ô combien ouvert – du poème et du tableau, sur la base d’une composition d’un genre nouveau, à réinventer dans l’expérience moderne.

Jury

  • M. Giovanni Careri (Directeur de thèse), EHESS
  • M. Pierre Arnauld, Université Paris-Sorbonne
  • Mme Marie-Paule Berranger, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3
  • M. Jean-François Chevrier, École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA).
  • Mme Françoise LUCBERT, Université Laval (Québec)

Informations pratiques

Date(s)
  • Lundi 22 mai 2017 - 09:00
Lieu(x)
  • Institut national d'histoire de l'art (Salle Walter Benjamin), 2 rue Vivienne 75002 Paris