Soutenance de thèse

Hors-jeu dans le football féminin au Sénégal : genre, Islam et politique du corps

Résumé

Depuis le début du 21ème siècle le football féminin s’est développé dans les quartiers populaires des grandes villes sénégalaises comme l’un des rares espaces culturels où les femmes transgressent ouvertement les normes esthétiques de féminité dans l’espace public. Contrairement à d’autres sports féminins tels que le basketball qui est aujourd’hui largement célébré comme lieu de sociabilité d’une féminité sportive, les footballeuses refusent fermement la féminisation de leur sport. Ces femmes signalent leur appartenance à cette pratique, sur et en dehors du terrain, en adoptant une manière d’être qui brouille la distinction entre homme et femme. Leur apparence déroge aux multiples configurations de pouvoir observées habituellement (genre, classe, sexualité, religiosité, colonialisme, nationalisme, néolibéralisme, etc.) bien qu’elles ne soient identifiées que comme lesbiennes dans l’opinion publique. Dans le contexte actuel où l’homophobie se renforce et est soutenue par l’État sénégalais et par les acteurs religieux, ce rapprochement du football féminin avec l’homosexualité entraine une stigmatisation qui est non seulement ostracisante mais peut même être dangereuse pour ces femmes. Les footballeuses acceptent souvent la souffrance sociale qui découle de leur stigmatisation, de la même manière que leur souffrance physique sur le terrain, c’est-à-dire comme partie intégrante de l’expérience du football féminin. Pour donner du sens à leur expérience, ces footballeuses s’appuient sur les grammaires morales de la tradition Sufi et du sport, qui toutes deux valorisent la souffrance comme condition sine qua non de l’amélioration de l’individu. Du point de vue des footballeuses ce travail éthique ferait d’elles non seulement de meilleures joueuses mais aussi des musulmanes plus vertueuses. C’est en incarnant cette grammaire de la souffrance Sufi, que ces footballeuses revendiquent une légitimité morale leur permettant d’échapper aux catégories classiques de genre et de sexualité en vigueur au sein de l’espace public sénégalais. Ceci engendre néanmoins une forme de paradoxe puisque la vertu acquise dans la culture Sufi par la souffrance sociale se fait ici au dépend d’une marginalisation progressive dans l’espace public. C’est en puisant dans les différents registres moraux et culturels auxquels cette contradiction donne accès, que ces femmes peuvent donner un sens à leurs actions. Elles déstabilisent ainsi les catégories de genre et les frontières culturelles, et ouvrent la voie à de nouvelles façons de se présenter (et de se représenter) dans le monde. Cette enquête ethnographique explore l’émergence de ces nouvelles formes de subjectivité politique, queer et musulmane, au sein de trois équipes à Saint-Louis et à Dakar. Elle s’appuie sur les théories féministes qui adoptent un regard transnational et queer ainsi que sur la sociologie « charnelle » de Beauchez (2010), Wacquant (2015) pour analyser le sens de leurs performances de genre, stigmatisées et disruptives dans l’espace public sénégalais. Ces théories me permettent de prendre le corps non seulement comme objet mais aussi comme sujet (le corps comme acteur politique) et d’interroger ainsi les catégories de genre et de sexualité. Il en ressort trois questions principales autour desquelles est organisée cette thèse : Comment le pouvoir (normes, pratiques, discours) opère sur et à travers ces corps ? Comment les corps sont-ils perçus dans leur environnement social ? Et, finalement comment les footballeuses utilisent leur corps pour s’exprimer dans la société sénégalaise ? Je soutiens que le football féminin sénégalais, en faisant éclater certaines limites des catégories actuelles de genre et de sexualité, crée un site de résistance transformative, à la fois Sufi et queer, c’est-à-dire un lieu où de nouvelles possibilités d’existence émergent au sein même d’une éthique Sufi. Mes recherches montrent cependant que ce n’est pas une vision politique qui dicte leurs performances corporelles, mais la performance elle-même qui oriente leur résistance. Leur effort relève donc de la potentialité politique qui n’a pas encore abouti, et n’aboutira peut-être jamais à un discours politique. Ma thèse suggère qu’étudier la dimension corporelle d’actions disruptives dans l’espace public est une manière féconde d’interroger le politique in situ et d’éclairer des formes éphémères ou émergentes d’occupation de l’espace-temps, peu intelligibles pour les discours politiques actuels, mais qui peuvent néanmoins transformer la sphère publique. Cette enquête sur les politiques du corps prolonge les approches de Nilüfer Göle et Judith Butler qui mettent les performances corporelles dans l’espace public, au premier plan de l’étude du politique.

Jury

  • Mme Michèle Leclerc-Olive (Directrice de thèse), CNRS
  • M. Jérôme Beauchez, Université de Strasbourg
  • Mme Ayo A. Coly, Université de Dartmouth (Etats-Unis)
  • Mme Nilüfer Göle, EHESS
  • Mme Eliane de Latour, CNRS
  • Mme Minoo Moallem, University of California-Berkeley

Informations pratiques

Date(s)
  • Mardi 16 avril 2019 - 14:00
Lieu(x)
  • EHESS (salle BS1_28 / 1er sous-sol), 54 boulevard Raspail 75006 Paris