Soutenance de thèse

Des mots qui sonnent juste. Publication, circulations et réceptions de Joies et peines de l'enfant Naktsang, un témoignage inédit sur les années 1950 dans l'est du Tibet (2007-2019)

De Xénia De Heering - Chine, Corée, Japon (CCJ)

Résumé

Cette thèse est née d’un étonnement éprouvé face à un ouvrage tibétain qui faisait sensation parmi ses lecteurs et était jugé hors du commun. J’ai découvert Joies et peines de l’enfant Naktsang (Nags tshang zhi lu’i skyid sdug) en 2008, quelque six mois après sa publication initiale à Xining, ville située à l’extrême nord-est du Plateau tibétain, dans la province du Qinghai (République populaire de Chine, RPC). Comme son titre le suggère, ce livre relate l’expérience d’un enfant. Sous cette banalité apparente, on découvre un récit autobiographique qui constitue un témoignage historique sans précédent sur les violents conflits et bouleversements qui ont marqué l’incorporation de l’est du Tibet (régions que les Tibétains nomment Amdo et Kham) à l’administration de la RPC dans les années 1950 — des souvenirs qui hantent les esprits mais demeurent à ce jour bannis de l’espace public. En dépit de son caractère politiquement sensible, Joies et peines est rapidement devenu un best-seller du marché littéraire tibétophone régional. Dès lors, l’enquête s’est attachée non seulement à observer l’émoi que provoquait l’ouvrage, mais aussi à décrire sa publication et ses formes de circulation. Comment un système éditorial lourdement contrôlé par l’État avait-il pu produire un tel livre, paru légalement en 2007 avec une « autorisation à imprimer » ? Comment, en dépit de son statut de document « interne », celui-ci avait-il pu se diffuser aussi massivement parmi le grand public ? En retraçant ces processus, la thèse explore les pratiques de l’édition et du commerce de la librairie dans l’Amdo des années 2000, et donc les possibilités, circonscrites mais réelles, d’y agir par l’écrit. Autour du cas de Joies et peines, ce travail tente aussi de saisir empiriquement, dans leurs modalités concrètes, parfois ténues ou indirectes, des formes de présence d’un passé traumatique. Comment l’ouvrage d’un fonctionnaire retraité sans expérience préalable de l’écriture littéraire, un texte marqué d’usages dialectaux et de fautes d’orthographe, a-t-il pu rencontrer l’adhésion d’un public aussi large ? Quelles pratiques de lecture, dans des milieux sociaux très divers, se sont-elles saisies de cet objet ? Comment analyser conjointement dispositif narratif et expériences de lecture, pour rendre compte de l’écho rencontré par ce témoignage, alors même que selon la plupart des lecteurs rencontrés, quel que soit leur âge, ils n’y découvraient rien de nouveau puisque, d’après ce qu’ils savaient, dans leurs régions natales respectives il était arrivé « la même chose » ? Comment décrire, enfin, les liens créés entre ses différents publics par la médiation du témoignage et analyser les manières dont celui-ci intervient dans l’imagination d’un passé commun, mais aussi dans la transformation d’horizons d’attente partagés pour l’avenir ? Les matériaux présentés sont issus d’une enquête ethnographique menée en Amdo, entre 2008 et 2012, ainsi que d’un corpus de textes consacrés à Joies et peines et publiés sur différents supports entre 2007 et 2019. L’exposé des résultats d’enquête s’organise en huit chapitres, regroupés en deux parties : la première est consacrée à Joies et peines comme objet éditorial ; la seconde à Joies et peines comme objet de lecture et comme récit. La réception est envisagée comme un processus actif et comme moment constitutif du témoignage. En s’appuyant sur des travaux relevant de disciplines diverses — sociologie, histoire, anthropologie, études littéraires et aréales — pour rendre compte du phénomène qu’a constitué Joies et peines localement, ce travail a pour ambition de rendre compte du destin singulier de ce livre et de ce témoignage, mais aussi, à partir de ce cas, d’éclairer la présence persistante, mais peu visible, de ce passé historique récent en zone tibétaine de RPC.

Jury

  • Mme Isabelle Thireau (Directrice de thèse), EHESS
  • Mme Françoise Robin (Co-Directrice), INALCO
  • M. Robert Barnett, University of London
  • M. Alain Cottereau, EHESS
  • Mme Hildegard Diemberger, University of Cambridge
  • Mme Isabelle Henrion-Dourcy, Université Laval (Québec)
  • Mme Judith Lyon-Caen, EHESS

Informations pratiques

Date(s)
  • Lundi 7 décembre 2020 - 14:30
Lieu(x)
  • Visioconférence Afin d'affecter le moins possible la qualité de la visioconférence nous sommes contraints de limiter l'accès au public. Les personnes souhaitant assister à la soutenance devront se rapprocher du candidat.