Soutenance de thèse

Qu'est-ce qu'un auteur de cinéma ? Copyright, droit d'auteur et division du travail (années 1900-2010)

Résumé

Pourquoi les films de cinéma sont-ils souvent attribués à des auteurs alors même que leurs génériques énumèrent des dizaines de noms propres et de noms de métiers ? A la suite de Michel Foucault et de sa définition de la « fonction-auteur » comme forme d’appropriation des discours, cette thèse étudie la genèse et l’existence des auteurs de films au prisme des luttes de définition de leurs droits de propriété. Plutôt que de considérer les auteurs de cinéma comme ceux qui « font » les films ou comme une fiction occultant le caractère collectif de leur fabrication, elle montre que les auteurs sont les produits d’une division du travail cinématographique et des rapports de domination qui la traversent. Ce travail, inscrit dans une perspective de sociologie historique, adopte un référentiel binational centré sur la France et les Etats-Unis, où les auteurs de films ne disposent pas des mêmes droits. Il vise à objectiver les dimensions nationales, internationales et transnationales de l’appropriation des films. La période étudiée débute au moment où des personnes et des groupes ont été définis juridiquement comme des auteurs de cinéma : dès les années 1900. La première partie de ce texte est consacrée à la définition du droit de propriété des films depuis l’émergence du cinéma jusqu’à l’adoption de la loi du 11 mars 1957 et du Copyright Act de 1976. Après des décennies de débats, ces lois ont défini différemment l’identité et les droits des auteurs de films. A partir de publications juridiques, cinématographiques et parlementaires, on étudie ces lois comme les résultats d’un travail de codification structuré par des normes préexistantes et par les relations entre les acteurs qui ont participé à leur rédaction. Le développement du droit de propriété cinématographique est à la fois la cause et la conséquence de la constitution d’un espace de négociation regroupant des professionnels du droit, des hauts fonctionnaires, des professionnels de la politique et des organisations professionnelles du cinéma, dont certaines se sont constituées dans le but de défendre le statut d’auteur de leurs membres. La thèse montre ce que les normes du droit de propriété cinématographique français et américain doivent aux savoir-faire et concurrences entre des experts du droit de propriété intellectuelle, ainsi qu’aux relations entre des organisations professionnelles inégalement dotées en ressources économiques, juridiques et politiques. En examinant les révisions de la Convention de Berne, on analyse les interdépendances entre les processus de définition des normes nationales et internationales de la propriété des films.  La deuxième partie de la thèse prolonge et dépasse l’étude du droit de propriété en analysant l’appropriation des films comme une relation structurée par la division du travail cinématographique et social. Les luttes de définition de l’auteur de film qui ont débuté dans les années 1910 ont contribué à la hiérarchisation du personnel cinématographique et à la différenciation de la valeur cinématographique par rapport à d’autres formes de valeur économique et artistique. Des témoignages, autobiographies et publications cinématographiques permettent de montrer que l’attribution des films à des auteurs dépend de diverses relations de production, de diffusion et de valorisation des films, comme la répartition des tâches et du pouvoir entre le personnel, les incertitudes et inégalités qui structurent les trajectoires des prétendants au statut d’auteur et les vertus cognitives et distinctives de la fonction-auteur employée par les critiques et une fraction des spectateurs. On mobilise pour cela les travaux de Pierre Bourdieu sur les champs de production culturelle, d’Howard Becker sur les mondes de l’art et d’autres recherches sur les professions et artistiques et non-artistiques. En outre, la thèse constate que les hiérarchies professionnelles du cinéma se sont construites à l’intersection de rapports de domination communs à différents domaines d’activité. Par exemple, le genre a servi à hiérarchiser les groupes professionnels, à répartir le travail cinématographique et à exclure les femmes de certains métiers du cinéma. Le cinéma a produit d’immenses inégalités de richesse qui ont attisées les luttes de définition de l’auteur et accru le prestige de certains métiers. La thèse explique également ce que les hiérarchies professionnelles du cinéma doivent à des échanges transnationaux, des concurrences internationales et aux nationalismes et universalismes cinématographiques. A cette fin, elle objective les asymétries de la division internationale du travail cinématographique, à l’aide des concepts de centre et de périphérie employés par la théorie des systèmes-monde, de travaux sur les échanges internationaux de biens culturels et de données sur les palmarès de festivals internationaux et la production et les échanges de films. La troisième partie est centrée sur les cinéastes et leurs mobilisations autour du droit de propriété des films depuis les années 1960. En négociant des conventions collectives, la loi du 3 juillet 1985 sur le droit d’auteur, l’adhésion des Etats-Unis à la Convention de Berne et des lois réprimant les pratiques dites de téléchargement illégal (comme les lois HADOPI et SOPA), des réalisateurs, des réalisatrices et leurs organisations ont fait valoir le statut d’auteur pour obtenir ou défendre des droits censés accroître leur pouvoir, leur reconnaissance et leurs revenus. Leurs revendications ont été dénoncées par des cinéastes remettant en cause la notion d’auteur, la propriété des œuvres et/ou les intérêts d’entreprises dominantes. Les alliances et divisions des cinéastes français sont rapportées à leurs trajectoires cinématographiques grâce au concept de champ et à des données prosopographiques traitées en combinant les méthodes de l’analyse des correspondances multiples et de l’analyse de réseaux. La thèse étudie la division du travail de représentation des cinéastes entre des professionnels plus ou moins connus et reconnus, des militants et des dirigeants de sociétés d’auteurs. Sur la base d’entretiens et d’observations, on observe les points de vue des cinéastes français sur leurs droits de propriété et sur la répartition de l’argent entre les groupes professionnels du cinéma. Ces points de vue varient en fonction des positions des cinéastes dans la division du travail cinématographique, dans le champ du cinéma et dans des hiérarchies économiques, objectivées à l’aide de données statistiques. Ce travail s’adresse ainsi aux personnes intéressées par l’histoire du droit d’auteur, du copyright, du cinéma, de ses auteurs et de leurs modes de production ; aux personnes réfléchissant à la division, la hiérarchisation et l’appropriation du travail artistique ou non-artistique ; aux personnes intéressées par les approches transnationales.

Jury

  • Mme Gisèle Sapiro (Directrice de thèse), EHESS
  • M. Philippe Bouquillion, Université Paris 13
  • M. Didier Demazière, CNRS
  • M. Julien Duval, CNRS
  • Mme Liora Israël, EHESS
  • Mme Violaine Roussel, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis

Informations pratiques

Date(s)
  • Lundi 03 septembre 2018 - 14:00
Lieu(x)
  • EHESS (Salle 13),105 boulevard Raspail 75006 Paris