La socialisation des enfants par les loisirs

De

Thèse soutenue par Francis Lebon

Préparée sous la direction de Gérard Mauger

Président du jury : M. Jacques Commaille, Professeur à l'Ecole normale supérieure de Cachan

Jury : M. Jean-Claude Chamboredon, Directeur d'études à l'EHESS
M. Michel Chauvière, Directeur de recherche au CNRS
Mme Laura Lee Downs, Directrice d'études à l'EHESS
M. Vincent Dubois, Professeur à l'université Strasbourg III

Spécialité : Sociologie


Dans la première partie de la thèse, qui s'étend de la IIIe République aux années 1960 (chapitres 1 à 5), les formes d'encadrement de l'enfance, avec des préoccupations liées à l'hygiène et à la surveillance, s'intitulent patronages, garderies puis centres aérés. Les éléments présentés visent à situer les « centres de loisirs » et leurs « animateurs » dans le contexte social et historique de leur mise en place, à partir du dépouillement de la réglementation et des publications d'associations de jeunesse et d'éducation populaire considérés comme fragments et moments de cristallisation significatifs de la genèse des centres de loisirs.

Parallèlement aux deux systèmes scolaires antagonistes, la socialisation des jeunes générations vise, par la création de patronages, le prolongement de l'oeuvre scolaire ou religieuse. Ce type de divisions affecte les fédérations de jeunesse et d'éducation populaire comme l'espace local des associations. Pour les institutions étudiées, tout se passe comme s'il s'agissait, jusqu'aux années 1960, de former des fidèles à Dieu ou à la République (les « militants »). Le passage du vocable de patronage à celui de centre de loisirs signe l'aboutissement d'un processus consistant à conquérir une autonomie relative par rapport aux forces externes.

Dans la seconde partie de notre recherche (chapitres 6 à 9), nous situons l'avènement des animateurs des centres de loisirs entre 1970 et 1988 (constitution du champ de l'animation). En effet, d'une part le centre de loisirs sans hébergement (CLSH) désigne en 1970 une structure réglementaire instituant le centre de loisirs sous la forme de mécanismes bureaucratiques ; 1988 est d'autre part l'année de la convention collective de l'animation socio-culturelle. Si la « professionnalisation » constitue pour Max Weber l'un des processus de la modernisation qui renvoie à des critères rationnels de compétences et de spécialisation, celle de l'animation des centres de loisirs semble au début des années 1970 prendre un tournant. Accompagnant la crise des mouvements confessionnels, elle est sous-tendue par trois phénomènes concomitants : « spécialisation des prestations », recherche de statut pour les animateurs, redéfinition du métier.

La relation avec la formation s'avère alors centrale dans la mesure où les compétences des animateurs se voient « certifiées » par des instructeurs (issus des associations habilitées) qui les constatent publiquement et officiellement. Cette tendance à la qualification va de pair avec la scolarisation croissante du monde social. Le processus, qui coïncide avec le développement du travail des femmes, s'accompagne d'une psychologisation des pratiques soutenue par de nouvelles classes moyennes scolarisées. Il se traduit aussi par l'émergence d'une nouvelle catégorie de producteurs intellectuels dont la revue Les cahiers de l'animation peut être considérée comme l'expression exemplaire. Les années 1980 se caractérisent par la fin du communisme comme utopie mobilisatrice de l'encadrement municipal et par le désengagement des instituteurs de cet univers périscolaire. Cet espace est donc marqué par la dépolitisation et la déchristianisation, mais si l'esprit bureaucratique s'est substitué aux croyances et pratiques traditionnelles, si les croyances politico-religieuses ne structurent plus ce champ laïcisé, un humanisme chrétien implicite contribue encore à en définir l'unité (l'épanouissement, le développement de l'enfant comme sujet autonome, etc.).

La dernière partie de la thèse (chapitres 10 à 12) situe les centres de loisirs, de 1989 à 2000, entre « projet éducatif » et intégration aux politiques économiques et sociales des communes. Le développement au cours des années 1990 des politiques contractuelles en matière d'éducation (associé aux catégories de « projet » et de « qualité ») sous-tend l'action éducative des centres de loisirs, à moins qu'il ne s'agisse d'une modalité de la pénétration des logiques de marché. Mais les centres de loisirs sont dépendants des politiques municipales et, de ce fait, leurs conditions d'existence sociale sont relativement disparates, si on les examine « par en bas ».

En focalisant l'attention sur le Val-de-Marne comme « cas particulier du possible », il s'agit de tenir compte des dimensions départementales de certaines institutions, de permettre une comparaison entre villes à cet échelon territorial et d'enquêter dans un cadre urbain. Dans le champ de l'animation des centres de loisirs, certains exercent leur activité principale (les « permanentes ») tandis que d'autres ne sont là que pour un temps limité (les « volontaires » et les enseignants en devenir). Si les seconds dominent généralement (nationalement) les premières, les concurrences entres les différentes catégories d'agents prennent des formes variables en fonction des contextes locaux. La structure du champ de l'animation est en effet extrêmement dispersée, entre un niveau central (État, fédérations nationales et départementales de jeunesse et d'éducation populaire) et un niveau local (communes, associations) lui-même très diversifié. Les luttes pour la définition d'un capital semi-professionnel à dimension éthique et humaniste (BAFA, expériences d'animation diversifiées, connaissance des « rythmes de l'enfant », maîtrise de l'espace local, etc.) amènent le champ à produire sa propre loi, par la valorisation des normes de l'autonomie et du plaisir de l'enfant. Malgré la généralisation du mode de reproduction à composante scolaire, l'animation, avec ses tentatives de construction d'un système culturel s'opposant aux valeurs du système scolaire, permet donc l'invention, à la marge, de nouvelles façons de s'occuper des enfants. Cela ne signifie pas que le capital scolaire ne soit pas déterminant en matière d'animation : il l'est, que ce soit au niveau de ses agents d'encadrement ou de ses publics. Mais le centre de loisirs propose un refuge qui fournit les moyens d'échapper, au moins de façon temporaire, aux verdicts scolaires.

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