Quand un sociologue photographie la banlieue

Rencontre avec Camilo León-Quijano

Doctorant en sociologie à l’EHESS, Camilo León-Quijano est un photographe talentueux qui a suivi sur le terrain le quotidien de vingt jeunes joueuses de rugby de la ville de Sarcelles (Val d’Oise), dans le cadre de sa thèse : « Socio-ethnographie visuelle des pratiques urbaines à Sarcelles : le genre dans la construction sociale de l’espace ». Banlieue située au nord de Paris, Sarcelles est une ville marquée par une forte « stigmatisation socio-spatiale ». Utilisant la photographie comme un outil pour comprendre les espaces urbains, Camilo étudie les questions de genre et les inégalités sociales. Son projet photographique « Rugbywomen : plaquer les stéréotypes » nous fait vivre et découvrir le quotidien de ces adolescentes et l’importance que revêt le rugby dans leur vie.

Rencontre avec Camilo León-Quijano

 

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?

J’ai 27 ans et je suis doctorant à l’EHESS en sociologie. Je fais une thèse sur les pratiques visuelles et l’expérience urbaine à Sarcelles, dans le cadre d’une étude en sociologie visuelle. Je suis également photographe documentaire et j’utilise la photographie comme un moyen pour étudier différents aspects de la ville et de la vie en ville.

Je suis né en Colombie où j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans, puis j’ai commencé à voyager dans le monde. J’ai étudié à Buenos Aires, en Italie où j’ai fini ma licence. Je suis allé à Bordeaux, à Sciences Po, grâce au programme Erasmus. J’ai poursuivi mon parcours à Paris où j’ai fait deux masters en sociologie, l’un à l’université Sorbonne-Nouvelle - Paris 3, à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Iheal), et l’autre à l’EHESS (Genre, politique, sexualité). J’ai ensuite commencé ma thèse en sociologie qui porte sur l’expérience visuelle et l’expérience urbaine, et le lien qui existe entre les deux à Sarcelles.

 

Pourquoi avez-vous choisi l'EHESS ?

J’ai choisi l’EHESS pour sa liberté de thématiques. Je voulais un lieu où je puisse faire ce que je voulais faire : étudier le monde social par la photographie. L’EHESS était la seule École où je pouvais réaliser une recherche en sciences sociales avec une certaine liberté d’action, par la méthode, le point de vue, l’angle…

 

Votre diaporama sonore sur les rugbywomen de Sarcelles a plusieurs fois été récompensé. Comment ce projet est-il né ? En quoi consiste votre approche et l'utilisation que vous faites de la photographie et du son dans votre étude ?

J’ai travaillé sur le projet consacré aux rugbywomen de l’UNSS du collège Chantereine de Sarcelles dans le cadre de ma thèse. J’ai fait des photos et des ateliers photographiques à Sarcelles et je me suis fait connaître auprès de certaines personnes. C’est ainsi que le coach qui entraînait l’équipe féminine de rugby du collège m’a contacté. Il souhaitait que je fasse des photos des joueuses. On a alors décidé de réaliser un projet ensemble qui consistait à photographier le quotidien de ces adolescentes qui jouaient au rugby, durant toute une année scolaire (2016-2017). Concrètement, j’étudiais l’expérience de ces joueuses en les photographiant, mais aussi à partir d’une approche participative. Je faisais des prises de son et elles aussi. Le son était un moyen d’entrer dans leur intimité et leur permettait également de participer à la production du récit. Ce projet explorait vraiment la vie quotidienne de ces filles et m’a permis de découvrir la manière dont elles vivaient et interagissaient dans la ville. J’ai aussi appris l’importance de ce sport dans leur vie quotidienne : le rugby est un moyen de « plaquer » certains stéréotypes sociaux (« filles de banlieue ») et de genre (« sport de garçons »).

À la fin du projet, nous avons souhaité valoriser le travail et l’engagement sportif de ces rugbywomen en réalisant une expo-photo dans leur établissement. J’ai reçu une bourse de l’association américaine d’anthropologie visuelle (Society for Visual Anthropology / Robert Lemelson Foundation) pour faire cette exposition. 22 images en grand format, soit plus de 180 mètres de tirages photographiques, ont été exposées sur les murs extérieurs du collège Chantereine de Sarcelles. Le jour du vernissage, elles se sont découvertes avec beaucoup de fierté en présence de leurs familles et amis, mais aussi de journalistes et d’élus locaux. Pour ces jeunes femmes, le rugby a été un moyen de surmonter les difficultés et de gagner en confiance.

J’ai par la suite inscrit mon projet photographique à différents prix. En 2017, il a d’abord été primé grâce à la bourse que j’ai reçue de l’association américaine d’anthropologie (prix Robert Lemelson de la Society for Visual Anthropology - American Anthropological Association). Au niveau national, j’ai remporté le prix Diapéro du diaporama sonore décerné par Libération et Fisheye Magazine, pour « Rugbywomen : plaquer les stéréotypes », ce qui lui a valu d’être publié par les deux médias. Il a aussi été primé dans des festivals mais plus particulièrement par le Grand prix du photoreportage étudiant de Paris Match 2018 (1er prix), ce qui a en outre permis une très large diffusion de mon travail. Au niveau international, la même série photographique a notamment été publiée par le British Journal of Photography et le Washington Post dernièrement. J’ai également reçu le Rachel Tanur Memorial Prize for Visual Sociology, remis par l’International Sociology Association (ISA). C’est l’un des seuls prix en sociologie visuelle qui récompense les personnes qui étudient la société par la photographie.

Pour un sociologue, la photographie est un moyen de s’engager autrement dans le terrain et d’avoir un regard différent. Regarder la ville en chaussant les lunettes de ces jeunes joueuses a été l’occasion de photographier la banlieue autrement. La photo me permet aussi d’avoir un rapport différent avec les gens. Ils s’attendent à certaines choses lorsque tu es photographe, se demandent si les photos seront visibles ou non. Les réactions sont différentes.

 

Quels sont les nouveaux projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Le projet sur lequel je travaille actuellement s’inscrit lui aussi dans le cadre de ma thèse. Il est centré sur une personne qui s’appelle Maryse, une femme âgée de 84 ans habitant Sarcelles. Je connais sa famille depuis trois ans. Lorsqu’elle a perdu son mari il y a un an, en août dernier, elle m’a invité à vivre chez elle. Je vis, suis et photographie son quotidien deux jours par semaine, pour comprendre comment elle vit et quelle est son expérience quotidienne.

Anthropologie visuelle